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Documentation - Idées
Le vol noir des corbeaux * Duong
Thu Huong
Les
siècles ont passé, l’habit a changé, et avec lui, les mentalités.
L’homme a osé se débarrasser de vêtures de toutes sortes pour
contempler ses propres souffrances et, en même temps, regarder hardiment
son propre corps. Aussi la littérature est-elle aujourd’hui moins pathétique
et moins romantique que jadis, mais elle a gagné en sincérité et en
cruauté. Parlant de la guerre, on ne se contente plus de pleurer sur le
sort des orphelins errant sur les routes, des lavandières attendant au bord
de la rivière le retour de leurs maris ; on s’est aventuré
jusqu’au fin fond de la jungle pour y trouver, parquées en victimes
propitiatoires, des régiments entiers de femelles soldates, le cheveu
hirsute, le teint verdâtre, en proie aux désordres physiologiques
chroniques et aux crises de folie collectives, aspirant après un horizon de
douceur introuvable. Après la guerre, la littérature avait suivi ces
dizaines de milliers de vieilles filles massées dans des camps de travail
forestiers ou agraires désolés, où misère et tristesse ont fait perdre
la raison à ces malheureuses qui n’avaient d’autre désir que de voir
surgir, à l’improviste, un mâle, peu importe qu’il soit bandit de
grand chemin, marchand ambulant ou criminel chassé de la ville et de la
campagne, dans le seul espoir d’être violées par lui, et à l’issue de
cet accouplement-éclair, de tomber enceintes... Mais
en dépit de tous ses efforts, la littérature est incapable de soutenir le
poids de la souffrance humaine, une souffrance qui s’étale nue au soleil
comme dans l’obscurité de la nuit. Nul écrivain n’est capable
d’entrer dans la peau de ces dizaines de milliers d’enfants vagabonds
qui mendient leur humble ration de riz quotidienne dans les orphelinats.
Aucune personnalité engagée dans quelque oeuvre humanitaire n’a assez de
courage et de patience pour aller à la rencontre de ces milliers
d’enfants malformés, ces petits monstres condamnés dès leur naissance
à ne jamais connaître la condition humaine et qui ne survivent que comme
des morceaux de chair impotents, confinés dans des chambres sans lumière
pour échapper à la curiosité des voisins, entourés de la seule honte de
leurs parents. Selon l’enquête la plus récente, la province de Thai Binh
tient le triste record national du nombre d’enfants malformés issus de
parents anciens combattants, victimes d’émanations toxiques de
l’‘agent Orange’. Pourtant, ces enfants difformes peuvent toujours être
vus par le monde extérieur et, en cas de besoin, exhibés dans les salles
d’exposition des crimes de guerre... Toutefois
la guerre n’a pas fait que semer des souffrances visibles à l’oeil nu,
des crimes susceptibles d’être recensés et exposés. Elle recèle aussi
d’autres dimensions de la souffrance. Et ce sont précisément ces
dimensions-là qui représentent les pertes les plus terribles, celles qui
sapent les fondements moraux de l’humanité en général et de chaque
peuple en particulier. Si le bonheur est ressenti différemment d’un
peuple à l’autre, il en va de même de la souffrance. Ainsi les traces
laissées par la guerre diffèrent-elles d’un pays à l’autre. Lors de
la Seconde Guerre mondiale, Ilya Ehrenbourg avait écrit : “Lorsque
tombe le soir, on n’entend plus le son du piano sous les fenêtres.
L’Europe s’est appauvrie…” Je
ne sais pourquoi cette phrase ne cesse de me hanter depuis mon enfance…
Ces dernières années, ayant l’occasion de traverser quelques villes d’Europe,
en regardant les fenêtres des immeubles le long des rues, j’ai soudain
compris pourquoi cette phrase banale m’avait poursuivie pendant presque un
demi-siècle : c’est qu’elle décrivait la guerre survenue dans
d’autres contrées, engendrant d’autres dévastations et affectant le
sort d’autres hommes. Elle ne concerne nullement ce qui se passe ici, dans
mon pays, le Vietnam, terre de paysans à la peine, où la civilisation
urbaine est tout juste naissante, où la nostalgie des rizières continue de
hanter et de submerger l’âme des citadins, où résonne encore sous la
lune bucolique la plainte langoureuse du monocorde ou le lamento morose de
la vièle. En
terre d’Europe, les institutions démocratiques ont été mises en place
et consolidées au cours des siècles pour former un soubassement solide.
Quels que soient les ravages causés par la guerre, les atrocités perpétrées
par les SS par exemple dans les camps de concentration et les usines de
transformation de la chair humaine qui poussaient comme des champignons, une
fois les fours crématoires éteints, les criminels de guerre condamnés ou
en fuite, les bombes réduites au silence, la société a retrouvé la paix
et l’homme la possibilité de reconstruire la vie. Les institutions
d’une société civilisée ressemblent aux marches d’un escalier qui
permettent aux hommes de monter à la recherche de la maison du bonheur, même
si le bonheur n’est pas également partagé entre tous les hommes de par
le monde. Le souvenir de leurs souffrances, que les citoyens d’Europe
gardent au fond de leur âme, les a rendus plus mûrs, plus vigilants devant
la résurgence de manifestations pathologiques venant de politiciens des
extrêmes (gauche aussi bien que droite), d’organisations néo-fascistes
ou de groupuscules néo-terroristes… Ainsi, la conscience civique
progresse, les droits civiques sont mis à profit au maximum et de façon
positive. Ainsi, dès que les canons se taisent, arrive la colombe avec sa
branche d’olivier – symbole tout à fait représentatif de la tradition
occidentale, image qui ne brille pas par son romantisme mais dont la valeur
réside dans sa vérité et sa permanence dans le temps. Dix ans après la
guerre, vers les années 1955-56, on organisait déjà des concours de
violon et de piano. L’Europe revit. Et le soir, on entend de nouveau le
son du piano résonner derrière les fenêtres… Dans
notre pays, 25 années après le conflit, le son du piano ne sort toujours
pas des fenêtres, alors que le peuple balbutie timidement les leçons de démocratie
élémentaire au milieu de mille tracasseries et détresses. Ici, la guerre
a fait résonner d’autres échos. Elle n’a pas rendu les citoyens plus mûrs
ni plus sages, ne les a pas incité à exercer hardiment leurs droits
civiques. Au contraire, elle a rendu la masse plus veule et plus
accommodante pour accepter les humiliations et baisser la tête devant les
forfaits. Dans
la tragique histoire du peuple vietnamien, les guerres désastreuses sont légion.
Elles ont épuisé la quasi-totalité du capital courage de ce peuple. Le
courage, comme toute autre qualité morale, n’est pas un potentiel illimité.
Il n’est pas comme le riz dans la marmite de Thach Sanh, ne se reproduit
pas indéfiniment comme les algues ou les protoplasmes. Comme le
portefeuille gonflé de billets, il n’est pas sans fond. Ce courage a été
mobilisé jusqu’à ses dernières ressources lors des cataclysmes qui ont
frappé le pays, et une fois sorti de ces épreuves, l’homme baisse la tête
et accepte facilement n’importe quelle condition pour survivre. Dans la
plus extrême misère, il se consolera toujours : ça vaut mieux que de
vivre sous les bombes…, et dans la plus flagrante humiliation : c’est
encore pire de mourir… L’habitude contractée dans la guerre qui
consiste à mépriser la vie humaine a exacerbé l’instinct criminel chez
une minorité, alors qu’elle a renforcé la patience et la résignation de
la masse. Ce qui explique la perplexité de maints vietnamologues devant ce
paradoxe : comment un peuple si brave dans la guerre peut-il être si veule
en temps de paix ? A mon avis, il n’y a pas de quoi s’étonner. Là où
les institutions démocratiques ne sont pas encore bien assises, où les
hommes ne sont pas conscients de leur droit de vivre en tant qu’hommes,
n’importe quel brave soldat peut faire un citoyen abruti et lâche. Ne
vous attendez pas encore à entendre le son du piano, il n’y a que la
plainte du monocorde ou le lamento de la vièle – une musique faite pour
consoler des âmes niaises, qui ressassent les souvenirs de splendeurs et
d’horizons depuis longtemps disparus, de ces horizons chimériques dont
les pâles reflets les aident à oublier l’amertume de leur vie réelle. Nul
besoin d’être grand clerc pour deviner que ceux qui détiennent le
pouvoir à la fois baignent dans cette mentalité et en profitent systématiquement.
Autrement dit, ce pouvoir subsiste en s’abritant derrière le fantôme de
la guerre, et en même temps les tenants de ce même pouvoir profitent de
l’existence de ce fantôme tout en le fuyant. Encore un de ces paradoxes
difficiles à comprendre ? Non, la vie en fait n’en recèle pas tant. Car
autant le souvenir de la guerre sème de germes de faiblesse et de résignation
dans l’esprit de la masse exclue du pouvoir, autant il aiguise la soif de
jouissance chez ceux qui le détiennent : toujours plus, encore et encore…
Une soif d’argent, digne de l’époque du pré-capitalisme occidental,
est en train de se répandre dans cette pauvre terre d’Indochine, après
une longue guerre dévastatrice menée par des dirigeants dont la majorité
gardent, vissés dans leur cervelle, les dogmes du communisme totalitaire
alors que, dans leurs veines, coule le sang de petits tyrans ruraux. Les
dieux ne sont plus. La boîte de Pandore s’est ouverte, d’où s’échappent
une bande de démons rapaces. Ne reste que le reflet falot d’un horizon
lointain derrière lequel luit le canon du fusil. Car
c’est sur le canon du fusil qu’est assis le pouvoir. Là est le principe
immuable de cet Etat : il ne faut jamais l’oublier. Les anciens
combattants qui ont mené la révolte paysanne de Thai Binh sont morts les
uns après les autres dans l’obscurité et le silence. Ils sont morts sans
laisser de traces, oubliés par les medias, abandonnés par les reporters étrangers
dont les caméras se tournaient déjà vers d’autres objectifs. Qui
pouvait entendre leurs cris d’agonie dans les camps isolés et dispersés,
où on les parquait au milieu de criminels de droit commun, de bandits de
grand chemin et de tueurs à gages ! Il y a cent différentes façons de
mourir, et toutes ont été englouties sous les vivats qui s’élevaient
des chantiers le jour d’inauguration, sous les bruyants flonflons qui
accueillaient des délégations d’hommes d’affaires accourant de Corée
du Sud, du Japon, de Hongkong, d’Australie et de France… Les
anciens combattants de Thái Bình – province qui compte le plus grand
nombre de ‘héros morts pour la Patrie’ et en même temps le plus grand
nombre d’enfants malformés de tout le pays – ont été des boucs émissaires
de choix de la dernière guerre. Ils pensaient sûrement que ce gouvernement
était leur gouvernement. Ce qui
leur restait encore de courage après les combats les a poussé à agir. Ils
s’imaginaient que le sang qu’ils avaient versé avec leurs frères
d’armes pendant plus de trois mille jours sous les bombes, leur
garantissait le droit de parler pour réclamer la justice. Dans leur mémoire
de gens simples, flottait la vague et douce illusion que ceux qui détiennent
le pouvoir furent leurs compagnons, leurs chefs de groupe avec qui ils
avaient partagé la vie dans la jungle de Tröôøng Sôn pendant toute la
durée de l’héroïque guerre anti-américaine … Pauvres anciens
combattants de Thái Bình, qui semblaient avoir ignoré ce mot fameux : “La
révolution finit toujours par manger ses propres enfants.” ! Le
mirage de Tröôøng Sôn les a finalement conduits vers une mort sans
gloire dans des camps implacables et sans nom. Le
Vietnam ne connaît pas de Tian An Men. Le grand art de nos dirigeants
consiste à laisser macérer des ‘tian an men’ dans le formol du silence
et de l’oubli, de les déchirer en mille lambeaux que le vent disperse
dans le néant. Sur ce point, les dirigeants chinois feraient mieux de venir
prendre des leçons chez leurs homologues du Sud. Les fantômes des anciens
combattants de Thái Bình continuent de me hanter : sont-ils encore à rôder
dans la plaine, ou déjà retournés dans la jungle obscure de Tröôøng Sôn
pour y retrouver les doux souvenirs des jours anciens ? Nos
ancêtres aimaient à dire : “Lingot
d’or se perd, motte de terre perdure.” Si l’ancien dicton s’avère
exact, alors la guerre a emporté les meilleurs, les plus braves et les plus
loyaux d’entre nous, épargnant ceux dont la sagesse consiste à louvoyer,
les opportunistes, ceux qui se tapissent dans l’ombre des allées du
pouvoir, les forts en gueule prodigues en gesticulations et pantalonnades,
toujours prompts à s’esquiver devant les dangers et les sacrifices…
Reste-t-il encore quelque conscience en ces âmes ? Et quelle conscience
peut-on encore trouver dans ces gangs de contrebandiers d’Etat, ces
repaires de voleurs du Parti unique, ces bandes de fils d’apparatchik qui
prennent régulièrement l’avion de Hongkong pour aller s’amuser dans
les bordels et brûler des dollars par centaines de milliers dans des salles
de jeu ? Là
où la lumière n’est plus, l’obscurité se répand. Là où la noblesse
a disparu, le cynisme et la bassesse triomphent. Le moteur de toute action
politique ou de tout comportement n’est plus l’amour de la patrie mais
la cupidité et l’intérêt égoïste. La logique du profit prime celle de
la raison et de la vertu. Pour servir les intérêts personnels, on érige
le passé comme un temple qui, pour avoir été quelque peu désacralisé,
n’en reste pas moins fascinant et enchanteur pour les âmes naïves et
timorées. Et le pouvoir qui a été installé sur le canon du fusil reste
toujours un bourreau avec la hache à la main, prêt à trancher net le cou
à tous ceux qui, soit par révolte soit par curiosité, veulent soulever le
voile du sérail pour voir comment les ‘voleurs de jour’[1]
que sont les nouveaux mandarins s’y partagent le gâteau. Parmi
les rumeurs et chuchotements circulant au sein de la population, on entend
souvent cette devinette : combien de milliards de dollars la mafia
vietnamienne a-t-elle subtilisés au peuple et mis à l’ombre dans les
banques en Suisse, à Bangkok ou à Singapour…? Et cette phrase que chacun
a sur le bout de la langue : si un gouvernement Aquino s’installe ici et
procède à un inventaire, on peut se demander si la fortune des roitelets
et barons d’Annam de tout poil dépasse ou non celle du couple Marcos.
Mais ces propos chuchotés dans l’ombre ne sont qu’une façon pour le
peuple de se défouler ; ce qui domine la surface du fleuve de la vie
est toujours le tonitruant monologue, inlassable et sans vergogne, du Parti
au pouvoir. Tout
récemment, des articles de presse ont été publiés en protestation contre
la politique de l’OTAN, dont le chef de file est évidemment l’Amérique.
Des meetings ont été organisés à grande pompe pour susciter la haine et
appeler la population à la lutte. J’ai appris qu’en ces occasions, des
écrivains vietnamiens ont fait preuve d’une belle ardeur et d’un
enthousiasme tapageur, certains s’étant même fait inscrire sur la liste
des volontaires pour aller sur le terrain afin d’écrire des articles
anti-OTAN… Quelle intrépidité, qui mérite hommage et citation ! Mais je
ne comprends pas pourquoi ces écrivains ne se sont pas portés volontaires
pour aller voir plutôt ce qui se passe chez nous, là haut, en amont de la
rivière Móng Cái, avant de partir se battre contre l’OTAN en
Yougoslavie ! Car
c’est là que nos frères aînés chinois sont en train de construire des
barrages qui ont pour effet de modifier gravement l’écologie de la région
du Vieät Baéc, faisant perdre à des millions de nos compatriotes leurs
moyens de subsistance et les réduisant à brève échéance à la misère.
Nos écrivains ne savent-ils pas la vérité ou, la sachant, font-ils la
sourde oreille ? La solidarité de l’internationalisme prolétarien
d’antan pèse-t-elle si lourd dans leur conscience qu’ils doivent fermer
les yeux et se boucher les oreilles, ou bien les reflets des bougies slaves
et les chants polyphoniques orthodoxes les fascinent-ils davantage que les
souffrances déchirantes de leurs congénères ? Admettons que l’OTAN ne
soit qu’une clique de gendarmes internationaux violant la souveraineté
d’un Etat, du moins le fait-elle avec un motif valable en soutenant la
minorité affaiblie que sont les Albanais. Quant aux frères aînés chinois
qui envahissent nos régions frontalières, notre sol et nos eaux
territoriales, qui construisent des barrages qui détournent le cours de nos
fleuves, sur quel motif se fondent-ils ? Qu’on nous présente un
argument au moins aussi valable que la défense du peuple kosovar avancée
par l’OTAN pour justifier sa politique d’invasion ! Mais trêve de
discours sur les écrivains de ce pays : de tout temps les chevaux ont
porté des oeillères et n’ont fait que suivre le chemin de leurs maîtres ! Ce
dont je veux parler, c’est du contraste entre, d’une part, le tintamarre
fait autour de cette mobilisation générale anti-OTAN – présentée comme
le symbole d’un Vietnam porte-étendard de la conscience humaine et héroïque
vainqueur de l’Amérique – et, d’autre part, la timidité dans la résistance
contre l’invasion et les exactions flagrantes perpétrées par nos voisins
du Nord : on dirait le cri étouffé d’un enfant qui bégaye. Ainsi
lit-on dans le journal Nhân Dân
Dimanche du 28 mars 1999 (page 8) la déclaration suivante du
porte-parole du ministère des Affaires étrangères : “Comme
nous l’avons déjà affirmé à maintes reprises, le Vietnam a
suffisamment de preuves historiques et d’arguments juridiques pour démontrer
sa souveraineté sur sa région d’économie spéciale et son plateau
continental. Toute action de la part de quelque autre Etat que ce soit
touchant aux deux archipels Paracel et Spratly est assimilable à une action
touchant à la région d’économie spéciale…” Tout Vietnamien
quelque peu attentif aux destinées du pays sait parfaitement que le
gouvernement chinois a effrontément lancé ses forces armées contre les îles
Paracel et Spratly, et qu’il a, dès la fin de la visite en Chine de notre
secrétaire général Leâ Khaû Phieâu, signifié l’interdiction de pêche
à nos pêcheurs en juillet et août de cette année. Alors, à quoi rime
cette vague allusion du porte-parole des Affaires étrangères : “Toute
action de la part de quelque autre Etat…” ? Un tel bafouillage
dans un communiqué officiel ne fait pas honneur à ses auteurs. Il
m’arrive souvent de m’interroger : le comportement d’un groupe ou
d’une collectivité humaine n’est-il pas régi par les mêmes règles,
le plus souvent inconscientes, que celles qui régissent le comportement
d’un individu ? Le soutien frénétique apporté par les autorités
vietnamiennes au gouvernement yougoslave s’explique par le principe ‘qui
se ressemble s’assemble’. Ici, c’est le règne du parti unique ;
là, la domination d’une famille. D’un côté, on massacre des gens
parce qu’ils sont d’une autre race ; de l’autre, on réprime ceux
qui s’opposent à l’oppression et réclament la justice… Le caractère
maffieux est le dénominateur commun des gouvernements barbares qui ne
connaissent que l’intérêt égoïste comme principe d’action. Dans
quelle mesure cette hypothèse est-elle fondée ? Je n’ai encore ni
le temps ni les conditions nécessaires pour le vérifier, mais de telles idées
sont sûrement assez répandues parmi ceux qui prennent la peine de réfléchir. Les
journalistes étrangers s’interrogent souvent sur la ligne politique du
gouvernement vietnamien ; ils s’expliquent mal le retournement récent
qui, après tant d’efforts péniblement déployés pour courtiser l’Amérique
et l’Europe, frise le paradoxe… Alors, messieurs les observateurs
occidentaux, vous devez assurément vous creuser les méninges encore
longtemps pour toucher la vérité de ce pays. Car vous n’avez pas encore
compris la psychologie de ces parasites. Pour ceux-là, il n’y a pas de
logique ni de principe d’action. Leur psychologie est celle du thaèng
bôøm – le nigaud qui
ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Leur objectif c’est le gâteau
qu’ils ont à portée de la main. Se sachant incapables, n’ayant aucune
qualité qui puisse leur permettre d’exister par eux-mêmes, ils en sont réduits
à déterrer le passé pour s’abriter derrière les fantômes de la guerre
anti-américaine, à l’ombre du temple qui exhale encore les relents
d’encens de jadis, et profiter de la naïveté de la masse pour prolonger
leur règne. Tout
ce qui peut rappeler ce remède salvateur : ‘le Parti glorieux
conduisant la nation vers la victoire sur l’impérialisme US’, sera systématiquement
exploité, l’affaire de l’OTAN offrant l’occasion la plus propice.
D’un autre côté, ne pouvant se tenir sur leurs deux jambes, n’ayant ni
la force ni la volonté de tourner la page de l’histoire, ils doivent se
pendre aux basques du grand voisin, tout en se cramponnant à la planche
vermoulue du bateau du socialisme déjà mis en pièces par les tempêtes.
Car ce n’est qu’en exhibant l’enseigne du socialisme qu’ils peuvent
encore spolier sans vergogne le peuple et transformer les biens de la nation
en comptes individuels dans les banques étrangères. C’est précisément
pour conserver cette source de profits qu’ils sont obligés de se mettre
à plat ventre pour encaisser, sans mot dire, les gifles aux trente-six
chandelles que leur flanque le voisin du Nord. De
tout temps, les âmes cupides sont sans pudeur. Autrement dit, la noblesse
de coeur et le respect de soi sont des notions illusoires, étrangères à
ceux qui n’ont pas les qualités pour comprendre ces choses. Hélas, où
sont maintenant les glorieux ancêtres des Viets : les Nguyeãn Traõi,
Phi Khanh, Traàn Bình Troïng, les Nguyeãn Bieåu, Maïc Ñænh Chi,
Giang Vaên Minh, etc…[2] ?
Si leurs mânes pouvaient s’exprimer aujourd’hui, elles hurleraient
d’indignation et s’arracheraient les entrailles avant de disparaître
comme poussière si elles devaient être témoins des comportements et
agissements des hommes qui conduisent aujourd’hui le peuple Viet… Vingt-quatre
années ont passé depuis le 30 avril 1975 : presque un quart de siècle,
mais les paysans habillés en soldats ont toujours les pieds dans la boue de
la rizière. L’ombre de la guerre a recouvert le temple où se nichent les
bandits, tandis que la foule des naïfs timorés continue de se nourrir des
reflets d’horizons perdus, en se consolant de ‘plutôt vivre dans la
honte que de mourir’ ! C’est ainsi que l’avènement de la démocratie
est toujours renvoyé aux calendes grecques, les occasions de bâtir une
société de progrès toujours incertaines. Voilà le fruit tropical
d’arrière-saison – conséquence invisible mais la plus terrible et la
plus durable causée par la guerre dans notre pays. Voilà le vrai handicap
moral, le monstre engendré par la guerre dans l’âme d’un peuple. Où
est donc passée la fameuse colombe de Picasso ? Elle doit voler sous
d’autres cieux, dans quelque patrie appartenant à d’autres hommes, à
des gens qui savent se respecter, qui chérissent le sang qu’ils ont versé,
qui connaissent la valeur de leur propre vie et de celle de leurs
semblables. Chez eux, dix ans après la guerre, le son du piano a résonné
sous les fenêtres, remplissant l’air des crépuscules. Cet
oiseau de rêve n’est pas encore arrivé dans ce pays, où nous pataugeons
toujours dans la boue, le coeur tranquille, indifférents à notre propre
sang versé, dociles et résignés devant l’oppression et heureux avec le
bol de riz arrosé de nöôùc
maém d’étrilles[3].
Nous qui n’avons encore jamais osé ouvrir grand nos yeux pour contempler
et aimer la vie comme une valeur digne d’exister, habitués que nous
sommes à ne regarder la vie présente qu’avec des yeux mi-clos, en nous
laissant hypnotiser par le souvenir des reflets d’horizons disparus… Un
quart de siècle après la guerre, sur cette terre qui est nôtre, on
n’entend toujours que le battement d’aile des corbeaux sur les cimetières
qui se succèdent à perte de vue du nord au sud, du sud au nord. L’oiseau
qui tient la branche d’olivier dans son bec se cache encore quelque part
dans la brume de l’horizon. En quelque rivage lointain. En attendant
l’aurore. Duong
Thu Huong (Hanoï,
mai 1999) Traduit par Nguyen Huu Tan Duc Remerciements
: le Père Jean Maïs, MEP, a bien voulu relire la traduction, à laquelle
il a apporté des améliorations appréciées. Notes *
Titre original : ‘Tieáng
voã caùnh cuûa baày quaï ñen’,
littéralement ‘le bruit du battement d’aile d’un vol de corbeaux
noirs’. La traduction proposée est empruntée à la première phrase du
fameux Chant des Partisans:
«Ami / entends-tu / le vol noir /
des corbeaux / sur la plaine…», paroles de Joseph Kessel et Maurice
Druon, musique d’Anne Marly (1943), qui fut adopté comme chant de marche
par la Résistance française pendant les dernières années de la Seconde
Guerre mondiale et deviendra l’hymne de la Libération de la France.
L’auteur, qui a voyagé en France et en Europe ces dernières années, a
pu sans doute prendre connaissance de ce chant. [1]
Dicton populaire : Cöôùp
ñeâm laø giaëc, cöôùp ngaøy laø quan : ‘les
bandits volent la nuit, les mandarins volent le jour’. [2]
Nguyeãn Traõi, (Nguyeãn) Phi Khanh, Traàn Bình Troïng, Nguyeãn Bieåu,
Maïc Ñænh Chi, Giang Vaên Minh… : personnages historiques ayant vécu
aux 14e et 15e siècles, sauf le dernier (16e-17e). Tous furent de grands
serviteurs de l’Etat sous les dynasties Lê et Traàn. Distingués par
leur sens du bien public et leur amour du peuple autant que par leur vaste
savoir et leur courage, ils ont à jamais marqué la mémoire collective des
Viets qui aiment à les citer en exemples, parmi tant d’autres, lorsque la
Patrie est en danger et l’identité nationale en cause. Il n’est pas
indifférent que l’auteur ait sélectionné dans le lot des ‘grands
hommes’ ceux qui ont particulièrement brillé par leur droiture et leur
noblesse d’âme. Il n’est pas non plus indifférent que tous aient péri
par le glaive, et cela, mis à part le premier, pour avoir tenu tête au
grand voisin du Nord… [3]
D’ordinaire, le nöôùc
maém est une saumure
obtenue par macération de poissons de mer et de crevettes ; il forme
l’ingrédient de base de l’alimentation des Vietnamiens. Dans la hiérarchie
des nöôùc
maém, caractérisés
par leur origine régionale dont le Phan Thieát et le Phuù Quoác
constituent les ‘grands crus’, le nöôùc
maém cua ñoàng
(saumure d’étrilles de rizière) n’a pas sa place : situé tout en
bas de l’échelle, c’est le nöôùc
maém du paysan miséreux,
du ‘lumpenproletariat’.
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