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Documentation - Histoire

Quelques remarques sur l'état des études historiques  sur le Viêt-Nam

(Paru dans: Approches – Asie, n° 15, 1997, pp. 3-15)

Nguyên Thê Anh

Directeur d’Etudes à l’EPHE, IVe Section

Les études sur l’histoire du Viêt-nam ont indéniablement atteint leur maturité à la fois par leur variété et par leur ampleur. Comparé à ce qui existait il y a quatre décennies, le nom­bre de publications sur les divers aspects de cette histoire s’est en effet considérablement accru. De nos jours, les recherches sont faites non seulement dans la langue du pays, mais aussi en plu­sieurs langues étrangères, et on dispose maintenant de plusieurs travaux impor­tants qui ont permis de renouveler nos connaissances[1]. Ne semble plus se vérifier désormais la boutade lan­cée naguère par Alexander Woodside[2], en déclarant qu’en dépit de l’intérêt intense suscité par le Viêt-nam, en réalité seule une petite franc-maçonnerie internationale de chercheurs s’est consacrée aux défis que pose l’étude de l’histoire et de la civilisation viet­namiennes. A plus forte raison, il n’est plus permis de proférer une affirmation telle que celle qu’on vient de lire dans une revue au demeurant fort respectable, selon laquelle “le recours aux travaux vietna­miens va devenir incontournable”[3] : une telle remarque, qui est à tout le moins simpliste en même temps que condescendante, dénote en tout cas une grande mécon­naissance des instru­ments de travail en vietnamien avec lesquels les chercheurs ont déjà une longue familiarité. Elle perpétue en quelque sorte le discrédit jeté à mauvais escient sur les travaux publiés au Viêt-nam du Sud avant 1975[4]. La situation a en effet beaucoup évolué depuis 1956-1958, à l’époque où une série de séminaires s’est tenue à la School of Oriental and African Studies à Londres pour passer en revue l’état de la littérature historique sur l’Asie du Sud-Est et entreprendre une évaluation de ce qui a été réalisé. L’attention fut alors attirée sur les problèmes spécifiques auxquels les his­toriens devaient faire face, tels que la difficulté d’accès aux sources ou leur pénurie pour l’histoire ancienne, la diversité des langues indigènes, classiques et vernaculaires, et aussi des langues européennes, et les changements de perspective consécutifs à l’apparition de nouvel­les nations. Pour le Viêt-nam, cependant, le bilan dressé à cette occasion était resté par la force des choses limité à la période coloniale, donc encore largement dominé par des pers­pectives européocentriques[5].

Mais, quarante ans plus tard, au début de mai 1995, un vaste rassemblement à Aix-en-Provence de quelque deux cents personnes venues d’horizons géographiques et scientifiques divers fait la démonstration de la vitalité et du développement des recherches consacrées au Viêt-nam[6]. Ce colloque est certes loin de pouvoir prétendre refléter le véritable état présent des études vietnamiennes, que ce soit sous l’angle pluridisciplinaire ou sous l’angle interna­tional. Il a néanmoins fourni l’occasion de mesurer le considérable chemin parcouru depuis ces quatre décennies, et de faire le point sur les tendances variées de la recherche sur le Viêt-nam, provo­quées par son universalisation et le renouvellement des approches. Il atteste aussi que la mobi­lisation des ressources matérielles consenties par les pays concernés a contribué à grossir les rangs des chercheurs.

Cependant, en dehors du Viêt-nam lui-même[7], les études académiques sur son histoire se sont développées différemment en Allemagne, en Australie, au Canada, en Chine, aux Etats-Unis, en France, en Grande-Bretagne, au Japon, dans les pays nordiques, en Russie ; une variété de programmes y a été mise sur pied avec des différences en priorités et en styles d’organisation[8]. Dans chacun de ces pays, il y a ou il y a eu au moins quelques spécialistes occupant des positions institutionnalisées. Mais tandis que dans certains pays les études viet­namiennes marquent le pas, pour ne pas dire qu’elles périclitent[9], dans d’autres il semble y avoir un engagement institutionnel qui doit contribuer à produire une nouvelle génération de spécialistes. Cette sorte d’engagement peut se voir spécialement en Allemagne, en Chine, au Japon, dans les pays nordiques. En France, le relatif foisonnement des centres de recherche parvient quelque peu jusqu’ici à masquer une situation qui ne cesse de se dégrader : une grande partie des travaux est réalisée en fait extérieurement au cadre institutionnel, dans lequel les jeunes chercheurs ne parviennent à s’insérer que de plus en plus difficilement, alors que le pro­blème de la relève se pose de façon dramatique.

La situation actuelle résulte en quelque sorte de la direction prise depuis le milieu du XXe siècle par les événements du Viêt-nam, qui ont profondément marqué toute une généra­tion d’observateurs. La guerre d’Indochine a modifié le cadre des investigations et a eu de fortes incidences sur les perceptions des fondations mêmes du savoir, sans compter que d’autres facteurs spécifiques, en particulier l’intervention croissante des Etats-Unis, étaient venus compliquer les rapports antagonistes entre les Français désireux de rétablir leur contrôle sur l’Indochine, et ceux considérés comme les représentants du nationalisme vietna­mien. Dans ce contexte, l’histoire devint une discipline engagée, et les “batailles d’historiens” prirent, pour l’essentiel, l’aspect de batailles politiques, la recherche historique étant conçue par les uns comme un moyen de mettre en accusation la domination coloniale, et par les autres comme une contribution à la défense de l’impérialisme. D’autre part, du fait de la mise en question de la voie politique suivant laquelle les mouvements de libération nationale étaient censés s’orienter, le conflit entre partisans et adversaires du socialisme s’exacerba autant que le conflit entre par­tisans et adversaires de la domination occidentale. Une aile marxiste se dégagea, alors que le courant conservateur n’était pas moins actif.

On peut dire que, vers la fin des années soixante et le début des années soixante-dix, la plupart des observateurs occidentaux étaient disposés non seulement à critiquer l’intrusion des politiques occidentales en Asie du Sud-Est, mais aussi à mettre en doute les principes essentiels sur lesquels reposaient ces politiques. Car, à différents points de vue, le Viêt-nam représentait dans ces deux décennies pour les socialistes radicaux en Occident ce que l’Espagne avait représenté dans les années trente pour leurs prédécesseurs[10]. Tout comme l’Espagne, le Viêt-nam représentait davantage qu’un conflit localisé dans l’espace ; il appa­raissait comme la scène sur laquelle s’était focalisée la lutte entre les forces révolutionnaires internationales et les forces tenues pour “réactionnaires”. Toutefois, la gauche occidentale s’intéressait plus à l’impact international de la révolution vietnamienne qu’au caractère interne de cette révolution : “elle était bien souvent préparée à fermer les yeux sur les aspects désagréables, staliniens de la révolution, et à concentrer au contraire son attention sur la contribution qu’apportait le Viêt-nam à l’élan révolutionnaire international.”[11] D’une manière générale, elle avait tendance à s’engager dans une défense polémique, qui tournait par la suite à la propagande, de la révolution viet­namienne[12]. Pour les auteurs représentant la gauche radi­cale, le Viêt-nam jouait pour ainsi dire un rôle catalyseur dans la confrontation entre le capi­talisme international et le socialisme révo­lutionnaire ; il avait à leurs yeux une valeur révolu­tionnaire presque symbolique. Il en est résulté dans la communauté des chercheurs des cliva­ges qui perdurent encore jusqu'à aujourd’hui, et qui font que certains continuent à ne pas reconnaître, à rejeter, comme par exclusive, les gens qui ne partagent pas les mêmes idées politiques qu’eux-mêmes[13].

En ce qui concerne plus particulièrement l’engagement américain au Viêt-nam, certains problèmes spéciaux se posent encore. Le premier est relatif à la surabondance des matériaux de recherche[14]. La profusion de la documentation nous est malheureusement de peu d’utilité pour une bonne compréhension de l’histoire immédiate. En effet, jusqu'à l’apparition récente d’une nouvelle génération de chercheurs occidentaux, dont les travaux traduisent leur intelli­gence des complexités de l’histoire et de la politique vietnamiennes, la plupart des ouvrages font peu de cas des questions fondamentales de la guerre. La majorité des publications d’avant 1975 ten­dent à se répéter et à se concentrer sur les expériences française et améri­caine (plusieurs sont des écrits de circonstance ou des travaux exécutés sur commande, mêlant souvent propagande et analyse politique), alors que d’autres se bornent à expliquer la politique étrangère des diffé­rentes grandes puissances relativement au Viêt-nam. Il n’est pas évident non plus de différen­cier les productions historiques des écrits de politologues[15], ou encore de distinguer dans la masse considérable des publications les travaux sérieux de reportage et d’analyse de la scène contemporaine[16].

Les ouvrages parus après la fin de la guerre tendent à être des rapports ou des autobio­graphies militaires, certains envisageant le Viêt-nam comme une phase passagère, sinon dou­loureuse ou pathétique, dans leur histoire nationale ou personnelle, tandis que d’autres tentent de “tirer les leçons de la guerre”. L’histoire et la politique du Viêt-nam sont ainsi discutées en fonction des perceptions d’autres nations et des exigences de la politique de celles-ci. Sciem­ment ou inconsciemment, le pays n’est souvent considéré que comme un champ de bataille et ses habitants soit comme des collaborateurs volontaires de ceux auxquels on s’oppose, soit comme des spectateurs passifs dans un processus historique déclenché quelque part ailleurs. De toute façon, les interrogations sur la véritable nature de la guerre du Viêt-nam subsistent toujours[17]. Etait-ce une “guerre civile” entre Vietnamiens, l’engagement américain consti­tuant par suite une “intrusion” dans leurs affaires internes, ou représentait-elle plutôt une confrontation entre “l’Est” et “l’Ouest”, déclenchée par l’invasion du “Viêt-nam libre” par les communistes depuis le nord ? Par ailleurs, doit-on la considérer simplement comme une ten­tative futile des Etats-Unis pour établir, sous la bannière de la démocratie et de la liberté, une pax americana en Asie du Sud-Est à la suite du départ des anciennes puissances coloniales européennes ?

En tout cas, les questions complexes soulevées par cette guerre, telles que celles relati­ves à la légiti­mité dans un pays divisé, au partage du pouvoir entre une élite urbaine occiden­talisée et la popula­tion villageoise des campagnes, enfin aux bases politiques de la guérilla, ont imprimé une direction déterminée à la recherche historique. Estimant que le conflit se ramène à une lutte entre les divergences d’approche des problèmes de changement socio-politique, on l’interprète comme une révolution, non pas peut-être dans le sens occidental classique du terme, mais dans celui d’une série de bouleversements convulsifs et diffus, occa­sionnés par le choc de l’intervention étrangère et la quête de modèles de cohésion et d’organisation qui soient à la hauteur du passé de la civilisation vietnamienne[18]. Découvrant ou redécouvrant l’importance de la formulation d’une identité vietnamienne par delà les temps, la plupart des auteurs estiment que c’est celle-ci qui entre pour une bonne part dans le processus explicatif de cette révolution. C’est pourquoi l’étude du nationalisme vietnamien a pris une importance par­ticulière, notamment l’analyse historique de la réaction vietnamienne face à la domination colo­niale française, d’autant plus que les archives historiques relatives à la période allant de 1900 à la Seconde Guerre mondiale ont été largement mises à la disposi­tion des chercheurs, surtout en France[19].

On est loin toutefois de s’accorder sur la signification même du nationalisme. Certains soutien­nent par exemple que le vrai nationalisme ne peut se manifester que sous la forme d’un mouvement de masse, mené par des dirigeants ayant une notion bien nette du concept de l’Etat-nation. Pour cette raison, ils contestent aux divers groupes anticolonialistes, même du début du XXe siècle, la qualifica­tion de nationalistes. D’autres arguent au contraire que les mouvements de résistance contre les Français de la fin du XIXe siècle étaient déjà de nature nationaliste, parce qu’ils participaient d’une conscience vietnamienne particulièrement bien développée. Mais, dans tous les cas, on est parvenu à une compréhension très fine des mouve­ments de résistance des XIXe et XXe siècles, même si parfois les divers auteurs n’ont pas replacé les matériaux politiques et biographiques qu’ils utilisent dans un contexte social plus large afin de montrer comment le nationalisme vietnamien s’est développé ou dans certains cas n’a pas réussi à se développer au niveau de la base.

L’étude du nationalisme conduit par voie de conséquence à l’étude du mouvement com­muniste vietnamien. Ici encore, les opinions divergent. Alors que les uns affirment que le com­munisme, par définition, ne peut constituer un élément au sein du mouvement national, les autres imaginent que les communistes, tout comme les autres groupes nationalistes, sou­haitent par-dessus tout trouver une solution au problème national et rendre le Viêt-nam capa­ble de répondre au défi de la civilisation moderne, et que le marxisme est, comme la démo­cratie, un moyen dans ce processus. De toute manière, il est reconnu au Parti communiste vietnamien le mérite d’avoir fait du mouvement de libération nationale la forme dominante du combat révo­lutionnaire : très tôt en effet, les communistes vietnamiens ont appris à parler un langage aux références traditionnelles, afin de faire jouer le potentiel de mobilisation con­tenu dans la réaf­firmation d’une identité nationale face à l’impérialisme et les conséquences destruc­trices de la colonisation. De la sorte, le mouvement communiste est devenu au XXe siècle la principale force politique à l’intérieur du mouvement nationaliste, moyennant quoi il a pu récolter les bénéfices de la fin de l’ère de la domination occidentale en Indochine. Cependant, aucune explication satisfaisante ne semble encore avoir été réellement donnée sur la manière dont le marxisme a pu s’imposer aussi solidement au Viêt-nam, et sur les facteurs qui ont empêché l’essor au Viêt-nam d’un mouvement national de masse semblable au Parti du Congrès de Nehru en Inde. Il convient aussi de signaler qu’il n’existe pas toujours d’histoire officielle du Parti communiste vietnamien[20]. Paradoxalement, ce sont surtout les chercheurs extérieurs à ce mouvement qui se sont penchés sur sa genèse et son évolution[21]. Les historiens marxistes de Hà-nôi, quant à eux, semblent préférer porter leur attention sur les différents mouvements de résistance contre les Français, ou sur l’affirmation d’un caractère national s’appuyant sur une culture originale, antérieure à la domination politique et cultu­relle de la Chine. Leurs travaux, qui mettent l’accent sur la force de la tradition, ont eu pour effet de minimiser l’importance historique des transformations majeures qui se sont produites pendant la période coloniale. Privilégiant la thèse de la continuité, ils ont généralement ten­dance à démontrer que le succès de la résistance aux différents impé­rialismes est dû princi­palement aux spécificités traditionnel­les, notamment la relative homogénéité ethnique et lin­guistique, l’antiquité de la civilisation vietnamienne, et le souvenir glorieux de la lutte contre les envahisseurs du Nord. La préoccu­pation de prouver l’homogénéité et la cohérence du Viêt-nam a ainsi conduit à une volonté de construction de schémas de cohésion et de perma­nence[22].

Cette volonté, que l’on peut qualifier d’historisante, a érigé l’unité nationale en monu­ment, en proclamant que “dans le langage, le territoire, l’économie et la culture, le Viêt-nam constitue un tout uni”, et en présentant une histoire et une culture uniques, animées par une seule force motrice à travers le temps et l’espace[23]. D’où le désaveu de toute notion de l’hétérogénéité du pays. Si l’on admet la différence des minorités ethniques, c’est en même temps pour l’effacer, ou pour se l’approprier ensuite : certains groupes ethniques sont étudiés à cause de ce qu’ils peuvent révéler sur l’ethnie vietnamienne, et pour mieux être intégrés dans les représentations nationales. Le culte de l’antiquité, centré de façon fétichiste sur les rois légendaires Hùng et faisant appel à l’iconographie des tambours de bronze de Ðông-son, insiste sur le fait que les Vietnamiens, qu’ils vivent dans les hauts plateaux ou dans les plai­nes, partagent une origine ancestrale commune.

La formulation d’une image vietnamienne indépendante, en dépit des longs siècles d’emprunt culturel à la Chine[24], est un autre thème qui insiste sur la réaction commune ou uni­ficatrice face à la menace de l’intervention étrangère. La “tradition de résistance contre les agressions étrangères” est ainsi recomposée comme principe pour déchiffrer le passé[25]. Elle apparaît comme un moyen pour aplanir et supprimer les divisions internes, dès lors même qu’elle atténue l’histoire des antagonismes à l’intérieur du pays : le rejet de la responsabilité sur les agresseurs étrangers permet de réfuter l’étendue des désac­cords entre Vietnamiens sur la manière d’organiser la vie présente et de représenter le passé.

Cependant, la partie méridionale du Viêt-nam pose problème à cette vision unificatrice. Alors que les textes célèbrent une histoire nationale qui est ordonnée autour de l’autorité poli­tique du Nord, et en particulier de Hà-nôi, l’histoire du Viêt-nam du XVIe au XXe siècle témoigne de la dégradation constante de l’idéal d’une entité vietnamienne unique centrée sur la cour impériale basée à Hà-nôi. Déjà, le développement auto­nome du Sud au cours des XVIIe et XVIIIe siècles a complètement démantelé ce système politique centralisé[26]. Surtout, après la défaite française de Ðiên-biên-phu en 1954, Saigon et le Sud en général, au lieu de s’effondrer en tant que centre d’autorité rival, ont mis en cause encore plus vigoureusement la domination politique, économique et culturelle revendiquée par le Nord. La plus grande partie de la pro­duction historique dans le Nord après 1954 constitue par conséquent un déni pur et simple de ce qui a pris forme dans le Sud, et assume par surcroît une fonction normative, en arrangeant tout de manière à placer Hà-nôi au centre. Pour autant que le Nam tiên, “la marche vers le Sud” ou “l’expansion en direction du Sud”, soit devenu une catégorie significative de l’historiographie vietnamienne, et communément systématisé comme exprimant quelque chose d’inhérent à la nature vietnamienne, comme un mécanisme qui s’est opéré dans toute l’histoire vietnamienne à partir du moment où les Vietnamiens ont renversé la domination chinoise au Xe siècle, il est célébré comme un processus ayant permis aux habitants vietna­miens du delta du fleuve Rouge de s’ébranler en direction du Sud pour conquérir et annexer les terres des Cham et des Khmers. Ce processus est toujours inscrit dans la narration d’une histoire qui a son ori­gine à Hà-nôi et qui invariablement réduit la complexité de la formation du Sud à partir du front pionnier des zones frontières.

Cette obsession de l’identité et de la continuité se combine donc avec la volonté d’imaginer une histoire du passé écrite sans médiation, par référence exclusive au présent, pour conduire à une conception unilinéaire du processus historique. Une telle vision comporte le risque de déformer l’histoire, en réduisant et mutilant la réalité pour la faire correspondre aux besoins d’une idéologie, tout en invoquant cependant l’objectivité scientifique. A ce point de vue, il est pertinent de relever la manière dont la société traditionnelle et son développe­ment ont été analysés en termes marxistes, tout comme les politiques appliquées par le Parti commu­niste vietnamien pour réaliser la transformation socialiste. La ligne stalinienne a été de mettre l’accent sur le fait que toutes les sociétés pré-capitalistes doivent être considérées comme “féodales”, c’est-à-dire que leurs structures politiques dépendent invariablement du pouvoir d’une classe de propriétaires terriens. Les historiens marxistes de Hà-nôi se sont donc confor­més à cette orthodoxie en mettant en équation la “confucianisation” du Ðai-Viêt aux XIVe et XVe siècles avec le développement d’une classe de propriétaires terriens, à la place de la classe seigneuriale prédominante depuis le Xe siècle[27]. Cette nouvelle classe de propriétai­res terriens est censée avoir produit à la fois les lettrés fonctionnaires de la dynastie des Lê et le système politique des cours des seigneurs (chúa) Trinh et Nguyên. Après avoir survécu au défi lancé à son pouvoir par les “forces révolutionnaires” de la période Tây-son, elle atteint l’apogée de sa domination politique sous la dynastie “réactionnaire” des Nguyên au XIXe siècle.

Mais les schémas d’unité et de continuité, qui ont servi d’idées directrices à bon nom­bre de travaux, apparaissent à la lumière des faits comme le produit d’une construction idéo­logique coercitive impliquant une intention politique évidente. En dehors de ces thèmes plu­tôt rebattus, la question est de savoir s’il serait possible de dégager d’autres vues de l’histoire et de la cul­ture vietnamienne qui soient plus fécondes pour une perception générale de l’évolution histori­que. Plusieurs aspects particuliers de l’histoire vietnamienne ont été abor­dés, dans le domaine de l’histoire sociale et économique aussi bien que dans celui des ques­tions intellectuelles et culturelles. Néanmoins, alors que la plupart de ces publications cons­tituent des travaux d’érudition fort estimables, elles se limitent à un point de vue plutôt aca­démique, c’est-à-dire qu’elles n’éprouvent pas le besoin de définir les processus et les structu­res historiques et se refusent à fournir quelque chose qui ressemblerait à une image abstraite. Parce qu’elles ne prétendent à être autre chose que des études précises et bien documentées de sujets particu­liers, il est difficile de les classer dans quelque tendance spécifique que ce soit. Mais surtout, il n’existe pas toujours d’histoire générale valable du Viêt-nam, pour servir de référence aux nouveaux venus dans la recherche. Il est fort paradoxal qu’en quôc ngu; le vénérable précis d’histoire du Viêt-nam (Viêt-nam su luoc) de Trân Trong Kim, dont la pre­mière édition date pourtant de 1918, n’est pas encore remplacé vraiment. Si l’on fait abstrac­tion des quelques rares ouvrages généraux parus à Saigon avant 1975 mais dont on ne parle plus guère, on ne peut mentionner que les deux volets du Lich su Viêt-Nam[28], en vérité simple survol de l’évolution historique construit autour de deux thèmes centraux, la résistance natio­nale et les insurrections paysannes. Ailleurs, depuis Philippe Devillers, Histoire du Vietnam de 1940 à 1952 (1952), et Jean Chesneaux, Contribution à l’histoire de la nation vietna­mienne (1955), le plus important ouvrage général sur l’histoire du Viêt-nam écrit dans une langue occidentale reste Lê Thành Khôi, Histoire du Viêt Nam des origines à 1858 (1981), une révision de son Le Viêt-Nam, histoire et civilisation (1955). Paul Isoart, Le Vietnam (1969) n’est, à tout prendre, qu’un bref essai pour expliquer les problèmes contemporains du Viêt-nam à partir d’un choix de documents. En anglais, Joseph Buttinger, The smaller dra­gon: A political history of Viet­nam (1958) fournit seulement une esquisse des plus superfi­cielles de l’histoire vietnamienne avant la détérioration des relations du Viêt-nam avec l’Occident ; son Vietnam: A dragon em­battled (1967) en constitue le prolongement. Vietnam: A political history (1969) du même Buttinger est une version condensée de ces deux ouvrages et touche à peine à l’histoire viet­namienne avant la conquête du pays par la France au milieu du XIXe siècle. Pareillement, le livre de vulgarisation de Stanley Karnow, Vietnam: A history (1983) porte un titre inapproprié, puisqu’il s’intéresse davantage à l’intervention française et américaine au Viêt-nam qu’aux Vietnamiens eux-mêmes. Vietnam: The revolutionary path (1981) de Thomas Hodgkin est un ouvrage assez curieux ; cette “introduction à l’histoire vietnamienne du jeune radical intelli­gent du Tiers Monde”, selon les termes mêmes de l’auteur, aborde l’histoire ancienne et médiévale du Viêt-nam relativement en détail, avec un point de vue marxiste inspiré par les historiens de Hà-nôi. Vietnam: Nation in revolution (1983) de William J. Duiker examine essentiellement l’histoire du Viêt-nam depuis les années 1940, mais les deux premiers chapitres passent rapidement en revue les peuples et religions du Viêt-nam et leur histoire. Community and revolution in modern Vietnam (1977) d’Alexander Woodside offre néanmoins une bonne vue d’ensemble sur la période moderne et contemporaine.

Malgré l’abondance des publications, force est donc toujours de constater la fragmenta­tion des études et des approches, l’impasse qu’elles font sur tant d’objets importants de con­naissance. A plusieurs égards, on n’en est qu’à des acquis fragiles, provisoires. En ce qui con­cerne par exemple la société traditionnelle du Viêt-nam, les recherches se concentrent princi­palement sur les éléments essentiels tels que le mandarinat confucéen, la communauté villa­geoise et la vie paysanne. On s’accorde à estimer que l’influence confucéenne sur le mode­lage de l’élite traditionnelle vietnamienne est obligée de s’équilibrer avec le poids que repré­sente l’organisation communale dans la société vietnamienne. Mais l’image des rapports entre les villages et l’administration mandarinale dans l’ancien Viêt-nam demeure imprécise. Les études existantes tendent à se focaliser sur le village et le mandarinat comme des ideal­types, mais lais­sent subsister un vide quant à la nature véritable des relations entre ces deux catégories, pas­sant ainsi sous silence la structure réelle du pouvoir dans le Viêt-nam tradi­tionnel. De même, en dépit de la profusion des études sur la vie paysanne et des tentatives récentes pour assigner de nouveaux cadres théoriques aux recherches sur les sociétés villa­geoises[29], il n’est pas encore possible de dessiner la physionomie parfaite du village type consti­tuant un ensemble à la base de la société. Car, sous la représentation générale de conformité institutionnelle, il y a une diversité consi­dérable dans les conventions réelles des villages et de grandes différences dans la nature de leur vie économique.

Pour la période coloniale, certaines questions importantes n’ont jamais été abordées, que ce soit à Hà-nôi, ou à Saigon avant 1975, ou en Occident : “la greffe de l’Etat colonial sur les pouvoirs antérieurs, sa prise réelle sur l’espace physique et humain,... sa dynamique pro­fonde.”[30] Par suite, un “immense travail reste à faire pour une connaissance scientifique du Viêt-nam colonial, indispensable aussi bien pour comprendre le Viêt-nam d’aujourd’hui que pour pouvoir appréhender dans leur ensemble les problèmes de la colonisation française et de la décolonisation.”[31] Faisant pendant aux outrances de l’historiographie nationaliste moderne, le danger de l’interprétation occidentaliste subsiste du reste, quoi qu’on en dise, qui fait pen­ser la période coloniale non pas en termes d’histoire vietnamienne (en cherchant à l’intérieur du pays les ressorts d’une évolution politique compliquée par le jeu réciproque des problèmes de modernisation, de libération nationale et de transformation socioculturelle), mais en ter­mes d’histoire indochinoise, c’est-à-dire une histoire envisagée du dehors, l’Indochine fran­çaise étant une construction politico-administrative élaborée de l’extérieur.

Néanmoins, on assiste ces dernières années à des tentatives faites pour engager la recher­che historique dans de nouvelles pistes d’investigation. Sous l’effet des théories struc­turalistes, un intérêt croissant est porté à l’étude des textes. Mais ce n’est pas un retour aux préoccupa­tions linguistiques, littéraires et philosophiques de l’érudition classique. En exami­nant les atti­tudes formelles fondamentales, les rapports internes, les codes et symboles insérés dans les littératures, les inscriptions et autres enregistrements du passé, on cherche surtout à découvrir les significations dissimulées derrière les textes et à parvenir à une certaine percep­tion des con­ventions culturelles et du savoir partagé à l’intérieur desquels les créateurs des sources se sont révélés à leur insu. En d’autres termes, on cherche à se faire une idée de la façon dont les sociétés du passé se percevaient, peut-être inconsciemment. Le langage est désormais saisi comme celui de l’image et du mythe, du discours, des signes, des symboles, des codes. Sous cette lumière, on s’aperçoit que les chroniques traditionnelles, par exemple, ne se sont pas seulement contentées de préserver un enregistrement des événements, mais qu’elles remplissent encore d’autres fonctions : légitimer, glorifier, affirmer l’unité de la société ou exprimer la per­ception d’un ordre moral.

Un exemple de ce type d’approche est fourni par les travaux de O.W. Wolters, dont les essais pour détecter les implications subtiles qui se cachent à l’intérieur de la structure de tex­tes vietnamiens des XIIIe et XIVe siècles constituent un modèle du genre[32]. S’en tenant stric­tement aux textes qu’il lit, il se donne pour principe d’éviter de recourir pour l’explication à ce qui ne se trouve pas dans le texte, ou d’utiliser le texte comme preuve d’une réalité qui lui est extérieure. A la suite des hypothèses formulées par Wolters, une certaine réaction s’est fait jour contre l’idée selon laquelle il est possible de saisir, d’identifier, de catégoriser au moyen des textes une image unique, consensuelle, du passé. Au contraire, il est possible, pense-t-on, d’appréhender divers passés, dont la différence découle de l’optique particulière sous laquelle chacun d’eux a été discerné. “Nos théories et méthodes sont des paris, et ce qu’elles produi­sent par la voie du ‘savoir’ reflète les balancements entre nos enga­gements idéologiques et ce que ces engagements nous permettent de percevoir. Le prétendu champ de l’histoire vietna­mienne [...] a commencé à peine à se libérer de l’obsession étouffante de l’identité et de la continuité commissionnées par cette foi nationale qui a animé pratique­ment tout historien du XXe siècle ayant écrit sur le Viêt-nam.”[33]

Cette prise de conscience est grosse de conséquences en ce qu’elle incite à prendre du recul à l’égard des catégories qui forment la grille habituelle de la lecture du passé vietna­mien, et à identifier aussi les représentations qui risquent d’en occulter la réalité[34]. Et c’est à ce prix seulement que la recherche historique vietnamienne pourra définitivement échapper à l’approche idéologique, et par suite conflictuelle, dans laquelle elle se trouve encore enfer­mée.

N.T.A.


[1]Les instruments bibliographiques se sont aussi multipliés à la mesure de l’extension des connaissances. Pour ne s’en tenir qu’aux parutions de ces vingt dernières années, on peut citer :

  John H.M. Chen, Vietnam: A comprehensive bibliography. Metuchen, Scarecrow Press, 1973.

   Michael Cotter, Viêt-Nam: A guide to reference sources. Boston, G.K. Hall, 1976, xv-272 p.

   Michael Cotter, Southeast Asian research tools: Vietnam. Honolulu, Hawaii University Press, 1979 (South­east Asia Paper N° 16, part IX).

  Chantal Descours-Gatin & Hugues Villiers, Guide de recherches sur le Vietnam. Bibliographies, archives et bibliothèques de France. Paris, L’Harmattan, 1983, 259 p.

  David Marr, Vietnam. Santa Barbara, Clio Press (World Bibliographical Series vol. 147), 1992, 394 p.

  Nguyên Thê Anh, “Vietnam”, South-East Asia languages and literatures : a select guide, Patricia Herbert & Anthony Milner, eds. Arran, Kiscadale Publications - Honolulu, Univ. of Hawaii Press, 1989, pp. 77-98.

Des appréciations ont été d’autre part tentées sur la production historique dans divers pays. Par exemple, par ordre chronologique : Viên Su-Hoc, Su hoc Viêt Nam trên duong phát triên [L’histoire vietnamienne sur la voie du développement]. Hanoi, NXB Khoa-Hoc Xã-Hôi, 1981, 282 p. ; Huynh Kim Khánh, “The making and unmaking of ‘Free Vietnam’”, Pacific Affairs, 60,3, 1987, pp. 473-481 ; Yoko Takada, “ Vietnamese historical studies in Japan ”, Asian Research Trends (The Centre for East Asian Cultural Studies, Tokyo), n° 1, 1991, pp. 75-92 ; Hugues Tertrais, “Un état des recher­ches sur l’histoire du Vietnam”, Vingtième Siècle, oct.-déc. 1993, pp. 97-113 ; et Nguyên Thê Anh, “Historical research in Vietnam: A tentative survey”, Journal of Southeast Asian Studies, 26,1 (1995), pp. 121-132.

[2] A.B. Woodside, Community and revolution in modern Vietnam. Boston, Houghton Mifflin, 1976, p. ix.

[3] “De Tokyo à Aix-en-Provence, les chercheurs vietnamiens retrouvent le chemin des colloques internatio­naux”, Bulletin de l’Ecole française d’Extrême-Orient, 82 (1995), p. 366.

[4] Les publi­cations parues au Sud Viêt-nam avant 1975 ont été victimes d’un préjugé tel que de grands établisse­ments de documentation et de recher­che, y compris la Bibliothèque Nationale à Paris, se sont même abstenus de faire l’acquisition des traductions de documents historiques publiées en République du Viêt-nam.

[5] Jean Chesneaux, “French historiography and the evolution of colonial Vietnam”, in D.G.E. Hall, ed., Histo­rians of South-East Asia. Londres, 1961, pp. 235-245.

[6] Près de quatre-vingts communications ont été présentées, dont une trentaine sont publiées dans Viêt Nam Sour­ces et Approches. Actes du colloque international EUROVIET, Aix-en-Provence 3-5 mai 1995. Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 1996, 408 p. Pour le détail, voir les “Rapports d’ateliers” : “Viêt Nam traditionnel, littérature, anthropologie”, pp. 87-88 ; Jean-Louis Margolin, “Politique et relations internationales au XXe siècle”, pp. 131-137 ; Nguyên Thê Anh, “Typologie de sources et techni­ques”, pp. 189-190 ; Daniel Hémery, “Société, culture, économie à l’époque coloniale”, pp. 245-250 ; Stein Tønnesson, “Le Viêt Nam d’aujourd’hui”, pp. 303-306 ; et en outre : Charles Fourniau, “Pour un essai de synthèse générale”, pp. 379-388 ; Trinh Ðình Thao, “Notes sur le second colloque EUROVIET de 1995”, pp. 387-394).

[7]Etant donné les conditions particulières de la recherche historique au Nord Viêt-nam, la production des histo­riens de Hà-nôi peut en fait être évaluée à travers les deux répertoires Tông muc luc và sách dan. Tâp san VAN SU ÐIA và Tap chí NGHIÊN CUU LICH SU 1954-1973 [Tables générales des matières et index de la revue ‘Littérature, Histoire, Géographie’ et du journal ‘Etudes Historiques’, 1954-1973], Hanoi, Viên Su Hoc, 1975, 419 p) et Tông muc luc tap chí Nghiên Cuu Lich Su (1954-1994) [Tables générales des matières du jour­nal ‘Etu­des Historiques’, 1954-1994], Hanoi, Viên Su Hoc, 1995, 273 p. En particulier, l’index des questions étu­diées contenu dans le second de ces deux inventaires montre clairement les orientations suivies au cours de ces quarante derniè­res années : 1- Science historique ; 2- Histoire politique et sociale (Mode de production asiati­que, l’esclavage au Viêt-nam, la période des rois Hùng, la formation et l’unification de la nation, la féodalité au Viêt-nam, la période moderne, la période contemporaine) ; 3- La résistance contre les invasions étrangères ; 4- Le marxisme, la classe ouvrière, le Parti communiste ; 5- La terre et les paysans ; 6- L’histoire de la culture et de la civilisa­tion vietnamiennes ; 7- L’archéologie ; 8- L’ethnologie ; 9- La géographie ; 10- La littérature ; 11- Les person­nages historiques ; 12- Les provinces et les villes ; 13- L’histoire mondiale.

[8] Pour les pays d’Europe, la publication semestrielle European Newsletter of South-East Asian Studies (Leiden, Koninklijk Instituut voor Taal-, Land- en Volkenkunde) donne des renseignements détaillés sur les activités d’enseignement, de recherche et d’édition.

[9] La suspension, par exemple, au 1er Juillet 1997 de l’Indochina Studies Program de son Institute of East Asian Studies vient d’être annoncée par l’Université de Californie à Berkeley. La raison alléguée est le manque de fonds. La publication trimestrielle liée à ce programme, Indochina Chronology, qui depuis 1982 s’est imposée comme un excellent outil de recherche et d’aide à l’enseignement, en même temps qu’une source fiable de données sur les événements contemporains dans les trois pays de l’ex Indochine française, va donc s’arrêter après seize années d’existence. Par contre, la même Université a développé, à travers son programme “International and Area Stu­dies”, un vaste projet de recherche en coopération avec l’Université de Hà-nôi. En Russie, il semble aussi que les activités des principaux centres se consacrant aux études vietnamiennes (l’Institut des Etudes Orientales de l’Académie des Sciences, l’Institut des Etudes Asiatiques et Africaines à l’Université d’Etat de Moscou, l’Institut d’Etat des Relations Etrangères à Moscou, la Faculté Orientale de Leningrad) se sont réduites de façon notable, au moment même où le champ des recher­ches s’élargit considérablement grâce à l’ouverture des archives soviéti­ques.

[10] Voir C.J. Christie, Internationalism and nationalism: Western socialism and the problem of Vietnam. Univer­sity of Hull, Centre for South-East Asian Studies Occasional Papers N° 3, 1982, iii-43 p.

[11]Ibid., p. 30.

[12] La position prise par la littérature historique “engagée” d’avant 1975 était en règle générale de définir l’action du FNL (Front national de libération du Sud Viêt-nam) comme la révolte du peuple sud-vietnamien, et de pré­senter le Sud Viêt-nam comme gouverné par des dictatures depuis 1954, tandis que le Nord était tenu pour “ une démocratie populaire voulant construire le socialisme ”. 

[13] On peut se perdre en conjectures par exemple sur les critères présidant à la confection de la liste des “ spécialistes du Viêt-nam du XXe siècle ” publiée en appendice de la brochure intitulée Vietnam strives to catch up, par David G. Marr (New York, The Asia Society, Asian Update Series, 1995, 23 p.) : réduite à seize noms, neuf pour l’Amérique du Nord et sept pour l’Europe et l’Asie, cette liste ne semble reconnaître qu’à un cercle très restreint de gens la qualité d’experts sur le Viêt-nam contemporain. De la même façon, un parti pris manifeste a présidé au choix des indications bibliographiques de Nhung Agustoni-Phan, Viêt-Nam. Nouveau dragon ou vieux tigre de papier ? Genève, Olizane, 1995, 251 p., – son préfacier lui reconnaît néanmoins “ l’immense mérite de poser et exposer les questions de fond. ”

[14] Pour la documentation en grande partie encore inédite aux Etats-Unis, cf. Arthur J. Dommen, “Les archives sur le Viêt Nam aux Etats-Unis”, Viêt Nam Sources et Approches. Actes du colloque international EURO­VIET, Aix-en-Provence 3-5 mai 1995. Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 1996, pp. 191-199.

[15]Par exemple, la relation des phases initiales du conflit indochinois par Ellen J. Hammer, The Struggle for Indo­china, 1940-1955. Viet Nam and the French experience. Stanford University Press, 1955.

[16] A titre d’exemples, Bernard Fall, Street without joy : Indochina at war, 1946-1954. Harrisburg, 1961 ; ou, une décennie plus tard, Frances FitzGerald, Fire in the lake : The Vietnamese and the Americans in Vietnam. Boston, 1972.

[17] Malgré le nombre pléthorique des ouvrages parus, l’histoire complète de cette guerre reste à écrire. L’entreprise ambitieuse de Ralph Smith, An international history of the Vietnam war, n’en est qu’au troisième tome publié, après la parution du premier volume en 1984.

[18] Voir en particulier, à propos de la question de la tradition et du changement au Viêt-nam, l’introduction suc­cincte mais fort lucide par Ralph Smith, Vietnam and the West (Londres, Heinemann, 1968), qui renouvelle les idées formulées par Paul Mus, Viet Nam. Sociogie d’une guerre (Paris, 1952).

[19] Faut-il rappeler que l’un des premiers travaux à mettre à contribution ces archives est celui de Paul Isoart, qui a justement pour titre Le phénomène national vietnamien. De l’indépendance unitaire à l’indépendance fraction­née (Paris, 1961) ?

[20] Il semble bien qu’une tentative a été esquissée pour préparer une telle histoire, mais elle a fait long feu, après avoir donné naissance à une liste bibliographique, Thu muc dang Công-san Viêt-Nam (1930-1978) [Bibliographie du Parti communiste vietnamien]. Hanoi, 1978, et deux monographies, Ngô Van Hòa & Duong Kinh Quôc, Giai câp công nhân Viêt Nam nhung nam truoc khi thành lâp dang [La classe ouvrière vietna­mienne dans les années précédant la fondation du Parti]. Hanoi, NXB Khoa-Hoc Xã-Hôi, 1978, 411 p. et Cao Van Biên, Giai câp công nhân Viêt Nam thoi ky 1936-1939 [La classe ouvrière vietnamienne pendant la période 1936-1939]. Hanoi, NXB Khoa-Hoc Xã-Hôi, 1979, 394 p.

[21]Par exemple : Pierre Rousset, Le parti communiste vietnamien. Paris, Maspero, 1975 ; Douglas Pike, A his­tory of Vietnamese communism, 1925-1976. Stanford, Hoover Institution Press, 1978 ; W.J. Duiker, The com­munist road to power in Vietnam. Boulder, Westview Press, 1981 ; Huynh Kim Khánh, Vietnamese Commu­nism, 1925-1945. Ithaca, Cornell University Press, 1982, etc.

[22] C’est ce qu’a tenté d’analyser par exemple l’auteur japonais Motoo Furuta dans son Betonamujin kyôsan shu­gisha no minzoku seisakû shi. Kakumei no naka no esunishiti [Histoire de la politique nationale des com­munistes vietnamiens. La question du caractère national du processus révolutionnaire] (Tokyo, 1991). Selon son apprécia­tion, le rôle fondamental des communistes vietnamiens à l’époque con­temporaine ne réside pas dans le fait qu’ils se sont conformés à un modèle prédéterminé de nationa­lisme, mais dans le fait qu’ils se sont efforcés de transfor­mer le caractère national dans le processus révolutionnaire.

[23] Voir notamment Nguyên Thê Anh, “Historical research in Vietnam...”, art. cit., pp. 124-126.

[24] Il est vrai que la plupart de ceux qui se sont occupés du Viêt-nam traditionnel ont été impressionnés par la manière dont les thèmes chinois classiques ont été adaptés à des questions politiques purement vietnamiennes, et tous soulignent que les doctrines politiques et philosophiques importées ont dû s’adapter aux aspects plus popu­laires et indigènes de la culture vietnamienne. Il reste que l’influence chinoise sur l’évolution de la culture et des institutions vietnamiennes est indubitable, et l’importance du “modèle chinois” a été explorée à fond par Alexan­der Woodside (Vietnam and the Chinese model. Cambridge, Harvard Univ. Press, 1971). L’étude de l’histoire vietnamienne avant la fin du XIXe siècle n’est guère envisageable sans une connaissance appro­fondie des tradi­tions littéraires et institutionnelles chinoises. C’est seulement au début du XXe siècle que l’échec de la Chine à apporter une réponse efficace à l’impérialisme occidental, et l’influence croissante de la modernisation japonaise et des théories politiques françaises vont contribuer au déclin du modèle confucéen en tant que source d’inspiration continue. De là provient la solution de continuité entre le système mandarinal et l’émergence finale en 1954 des deux gouvernements vietnamiens indépendants.

[25] Cf. Patricia Pelley, “The history of resistance and the resistance to history in post-colonial constructions of the past”, Essays into Vietnamese Pasts, K.W. Taylor & J.K. Whitmore eds. Ithaca, Cornell University, 1995, p. 232-245.

[26] A plus forte raison, les réalisations de la dynastie des Nguyên au XIXe siècle contredisent cette vision idéalisée d’une entité vietnamienne centrée sur Hà-nôi.

[27] Toutefois, au début des années 80, les historiens de Hà-nôi manifestent une certaine velléité révisionniste en  rejetant cette vue catégorisant le Xe siècle comme faisant partie de la période “féodale” dans l’histoire du Viêt-nam indépendant et proposent de considérer la situation dans ce siècle comme reflétant la survivance de la forma­tion socio-économique connue sous le nom de “mode de production asiatique”, où l’unité de base dans la société était la commune villageoise indépendante. Les rapports qui importaient n’étaient pas ceux entre les souverains et les puissantes familles seigneuriales, mais entre les souverains et les villages. Les communes levaient leurs propres taxes collectives, une forme de tribut, pour aider les souverains à bâtir des fortifications pour protéger le pays. Les gouvernements dépendaient de la coopération des villageois dans des réseaux de relations personnelle avec les souverains. De cette façon, les souverains pouvaient tenir le pays ensemble sans trop d’institutions centralisées élaborées (Voir Thê ky X. Nhung vân dê lich su [Le Xe siècle. Les problèmes historiques]. Hanoi, NXB Khoa-Hoc Xã-Hôi, 1984, 291 p.). Mais, en dehors du cercle des historiens de Hà-nôi, on se montre sceptique devant cette interprétation : Ta Chí Ðai Truong soutient que les premiers souverains du Viêt-nam indépendant étaient demeurés avant tout des propriétaires terriens (Nhung bài dã su Viêt [Pages d’histoire non officielle vietna­mienne], Westminster, California, 1996, pp. 175-216). Keith Taylor imagine la situation au Xe siècle comme une conséquence durable de l’expérience provinciale des Tang, dont le souvenir empêchait le morcellement du terri­toire : c’est alors que des chefs locaux dans le bassin du fleuve Rouge se regroupèrent prudemment sous toute direction effective se présentant d’elle-même afin de préserver la paix et un semblant d’unité dans cette région prospère, et d’empêcher bien sûr le retour des Chinois. Pour ce, le mécanisme mis en œuvre par eux était un moyen courant dans d’autres parties de l’Asie du Sud-Est, à savoir les alliances de familles, habituellement par le mariage (“The ‘Twelve  Lords’ in tenth-century Vietnam”, Journal of Southeast Asian Studies, 1983, pp. 46-62).

[28]Uy Ban Khoa Hoc Xã Hôi, Lich su Viêt-Nam [Comité des Sciences Sociales, Histoire du Viêt-nam]. Hanoi, NXB Khoa-Hoc Xã-Hôi, 1971-1985, 438 et 364 p. Le premier volume couvre la période allant des origines au milieu du XIXe siècle ; un intervalle de quatorze ans sépare sa publication de celle du second volume, qui em­brasse les cent années suivantes, de 1858 à 1945.

[29] Voir James C. Scott, The moral economy of the peasant. Rebellion and subsistence in Southeast Asia. New Haven, Yale University Press, 1976 ; Samuel L. Popkin, The rational peasant. The political economy of rural society in Vietnam. Berkeley, University of California Press, 1979 ; Hy V. Luong, Revolution in the village. Tra­dition and transformation in North Vietnam, 1925-1988. Honolulu, University of Hawaii Press, 1992.

[30] Daniel Hémery, art. cit., p. 249.

[31] Charles Fourniau, “Compte rendu de Nguyên Thê Anh, Monarchie et fait colonial au Viêt-nam...”, Annales. Histoire, Sciences sociales, mars-avril 1995, p. 456.

[32] Cf. par exemple ses Two essays on Ðai-Viêt in the fourteenth century. New Haven, Yale Southeast Asia Stud­ies, 1988 (The Lac-Viêt Series n° 9) ; ou, plus récemment, son article “Chu Van An : An exemplary reti­rement”, The Vietnam Review (Hamden), n° 1 (Autumn-Winter 1996), pp. 62-96.

[33] Keith Taylor, “Preface”, Essays into Vietnamese Pasts. Ithaca, Cornell Southeast Asia Program, 1995, pp. 5-6.

[34]Hugues Tertrais, art. cit., p. 112.