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Documents
L'intinéraire politique de Hô Chi Minh Nguyên Thê Anh Malgré l'apparente précision des détails connus sur lui,
la biographie de Hồ Chí Minh est restée, jusqu'à sa mort, chargée
d'ombres et de contradictions. A cause de son habitude invétérée d'envelopper
de mystère son identité et ses actions, on se perd en conjectures sur des pans
entiers de son passé. Tout se passe comme s'il n'avait commencé à vraiment
exister qu'après être devenu officiellement communiste en 1920, et comme si
depuis lors il n'avait eu aucune vie privée. Il a certes parfois écrit, à la
troisième personne, sur lui-même et sa carrière[1].
Mais ces autobiographies déguisées sont trouées de silences ou de mirages,
comme s'il ne s'était confessé que pour mieux se camoufler. A la vérité, sur
l'homme et sur une existence que les préoccupations d'ordre hagiographique ou
les soucis de propagande politique ont érigée en mythe, on ne peut avoir
qu'une mosaïque d'impressions différentes, et les longues enquêtes des
historiens ont jusqu'à présent échoué à dissiper les fausses pistes les
incertitudes dont cette vie est farcie. D’abord,
pour si étrange que cela puisse paraître, une confusion totale règne sur la
date de l'irruption de Hồ sur la planète, qu’il s’agisse du jour,
du mois ou de l'année. Dans un document écrit de sa main en 1911, il déclare
être né en 1892.[2]
Un rapport des services de Tout aussi invérifiables sont les informations sur la
jeunesse de Hồ. Des assertions contradictoires ont été avancées sur
son entourage familial : sa biographie officielle prétend que son père
abandonna le mandarinat par hostilité à la présence française, mais les
sources d'archives signalent qu'il fut révoqué en 1910 de ses fonctions de
sous-préfet pour cause d'ivrognerie et de brutalité. Il en est de même pour
la vie sentimentale de Hồ : comme il a toujours cultivé sa réputation
de célibataire ascétique, la question de savoir s’il a aimé des femmes ne
paraît pas de mise. Or, la vérité fut sans doute différente. Il connut
certainement une déception amoureuse en 1923, lorsqu’une demoiselle Bourdon
le rabroua pour lui avoir déclaré sa flamme. Ces lignes furent adressées le
10 mai 1923 par Nguyễn Ái Quốc à Mlle Bourdon : « A
force de choisir vos photos, à force de les regarder, je finis par les trouver
toutes bien. Comment voulez-vous qu’elles soient autrement parce que le
sujet lui-même est une grâce, une charmeuse. Je vous en retourne deux et
j'en garde trois, je tâcherai de faire toutes les trois si le temps me le
permet. A propos, voulez-vous me permettre de les faire en double? une pour vous
et une pour moi en souvenir de notre camaraderie... » D’autres
lettres et des rencontres s’ensuivirent, auxquelles la demoiselle mit
brusquement fin le 11 juin 1923 en ces termes : « Je
viens de recevoir votre lettre et vous prie de conserver les photos que vous
m'avez faites. Ce n’est pas moi qui vous ai demandé de me faire des
agrandissements. Je trouve extraordinaire la lettre que vous m’avez faite
(sic) parvenir et n’ai pas très bien compris la signification de ce langage.
Donc si vous avez l’intention de me les offrir, vous pouvez vous présenter au
restaurant, sinon cela est inutile... »[6] Plus
tard, une rumeur prétend que les Russes auraient fourni à Hồ une
« épouse » à Moscou. Au moment où la police de Hong Kong l'arrêta
à Kowloon le 6 juin 1931, il était avec une jeune femme répondant au nom
cantonais de Li Sam[7].
On raconte aussi que le général Lung Yun, seigneur de la guerre du Yunnan,
qui accueillit Hồ Chí Minh dans son domaine de Kunming, lui arrangea une
liaison avec une Chinoise. Mais, quelle qu’ait pu être la vérité, ses panégyristes,
soutenant que le dirigeant révolutionnaire a voué sa vie tout entière à la
cause nationale, entretiennent soigneusement la légende selon laquelle sa
seule passion était son pays. Cependant, cette continence risquait de choquer
par son rigorisme : elle fut donc contrebalancée par l'image débonnaire de
l'oncle Hồ chérissant tendrement les enfants. En
fin de compte, ces petits détails, importants peut-être pour comprendre le
personnage, n’ont aucune signification en soi. Et puis, qu’un chef d’Etat
ait le souci de dissimuler sa vie privée, quoi de plus estimable. Mais il est
des mensonges moins véniels que d’autres. De son vivant, Hồ Chí Minh a
laissé s’ancrer dans l’opinion l’idée que le marxisme ne lui était
jamais apparu que comme un instrument pour assurer l’émancipation de son
pays. Ne voilà-t-il pas que dans son testament, écrit et récrit plusieurs
fois entre 1965 et 1969 et dont chaque terme a été pesé,[8]
il rappelle avec vigueur son appartenance au mouvement ouvrier et à l’internationale
prolétarienne. Les seuls noms de « grands ancêtres » cités sont
ceux de Marx et de Lénine, et la dernière phrase se termine par un appel à la
« révolution mondiale ». A la fin d’une existence vouée au
triomphe de la lutte d'émancipation du prolétariat mondial, le vieux leader
communiste, qui a toujours respecté les règles de celle-ci, réaffirme son
attachement à la solidarité socialiste. II se montre par là fidèle
jusqu’au bout à un principe lié lui aussi à Lénine, le national-bolchevisme,
que l’on peut résumer par la définition stalinienne de la culture, nationale
dans la forme, socialiste dans le fond. En ce qui concerne l’internationalisme
révolutionnaire en tout cas, le moins qu’on puisse dire est qu’il pouvait
se prévaloir d'états de service exceptionnels. Attachons-nous à les
dresser, au moins jusqu’au moment où, comme enivré par les événements de
1945-1946, le président de la nouvelle République démocratique du Viêt-Nam
se laissa aller, dans un instant d’abandon, à déclarer que « le père
de la révolution, c'était lui », et que « les autres ne pouvaient
rien sans lui »[9]. * L’abrégé
chronologique publié à la fin des différents volumes des œuvres complètes
de Hồ Chí Minh indique avec une précision mathématique le jour de son
embarquement sur l’Amiral Latouche-Tréville pour s’exiler afin de
« trouver une voie de salut pour sa patrie », ses débarquements
dans divers ports de France et d’Afrique, son passage à New York, son séjour
à Londres au début de la première guerre mondiale simultanément comme
balayeur de rues et apprenti pâtissier à l’hôtel Carlton, avant son établissement
à Paris à partir du 3 décembre 1917.[10]
Pourtant, la demande d’admission à l’Ecole coloniale mentionnée
ci-dessus, écrite à Marseille le 15 septembre 1911, est l’unique document
attestant pour toute cette période la présence matérielle en Occident de
celui qui s’appelait alors Nguyễn Tất Thành. Autrement, les
preuves concrètes manquent absolument pour permettre d’accepter sans
discussion les anecdotes accréditées sur la partie de sa vie au cours de
laquelle il aurait été un véritable prolétaire, accomplissant divers métiers
pénibles. Nous avons dit ailleurs ce qu’il faut penser de ces péripéties,
indispensables pour façonner au jeune révolutionnaire un passé auquel la
prolétarisation donne tout son sens.[11]
Car cela va de soi que l’itinéraire le menant au communisme se doit d’être
tracé à partir des « conditions objectives » créées par son
immersion dans la classe prolétarienne. Cet itinéraire, pour le moins, ne
peut être que comparable à celui du Japonais Sen Katayama, qui, apparu dès
1917 comme l’élément le plus important du communisme asiatique, est devenu
un agent fort efficace du Komintern aux Etats-Unis et à Mexico, avant de se
rendre à Moscou en 1921 pour aider à la révolution dans son propre pays et
dans le monde.[12]
Il est possible que certaines circonstances particulières aient été inspirées
par la vie de Katamaya, tout comme il est probable que l’épisode
d’apprenti pâtissier a été emprunté à celle du dirigeant communiste français
Jacques Duclos, qui a commencé sa carrière en cette qualité. Mais comment le futur Hồ Chí Minh a-t-il été amené
au communisme? D’après le trotskiste américain Harold Isaacs, il se
serait trouvé, au cours de la première guerre mondiale, parmi les dizaines de
milliers de travailleurs vietnamiens employés derrière le front des Flandres.[13]
II aurait pu dans ces conditions faire l’expérience du pacifisme et de
l’objection de conscience, dont les responsables communistes européens
allaient se servir pour la diffusion des idées marxistes et l’organisation
des révolutionnaires coloniaux; il aurait été par la suite recruté par Jules
Raveau, un des compagnons de Lénine en Suisse avant la révolution russe, pour
faire la propagande « révolutionnaire défaitiste » dans les
milieux coloniaux de France.[14]
Mais, à en croire Hồ lui-même, son adhésion politique au communisme découlait
de l’assimilation progressive de la dimension sociale du combat pour la libération
anticoloniale : il se souviendra en 1960 que c’est la lecture des thèses de Lénine
sur les questions nationale et coloniale, publiées dans l'Humanité, qui l’a
convaincu que révolution et résistance anticoloniale sont inséparables, que
« le communisme seul est capable de libérer du joug de l'esclavage les
peuples opprimés et les travailleurs du monde »[15].
Participant au congrès de Tours du Parti socialiste en décembre 1920 sous le
nom de Nguyễn Ái Quốc, il y explique d’ailleurs que sa décision
de se ranger du côté de la fraction pro-soviétique, qui se transformait en
Parti communiste français, a été déterminée par le problème colonial :
« Nous voyons dans l'adhésion à Au
moment de la fondation du Parti communiste français, le nom de Nguyễn Ái
Quốc a attiré l’attention de La voie
de Nguyễn Ái Quốc semble toute tracée dès lors qu'il s'est rallié
à Les
relations qu’il a pu cultiver et ses articles sur les crimes du colonialisme
français désignent Nguyễn Ái Quốc à l'attention des dirigeants
du Komintern, préoccupés de la possibilité d’organisation des militants révolutionnaires
coloniaux, et de diffusion des idées marxistes au-delà de l’Europe. Alors
que la vague révolutionnaire reflue en Occident, l'Asie en pleine effervescence
apparaît au contraire comme « disponible » pour l’extension du
champ d’activité du Komintern. Par conséquent, l’Internationale communiste
tente à son IVe Congrès (novembre 1922) de définir plus précisément une
tactique à l’égard des mouvements de libération nationale non communistes
en Asie. Au mot d’ordre de « front prolétarien unique » pour les
pays occidentaux, elle substitue en Orient celui de « front anti-impérialiste
unique », qui doit permettre « la mobilisation de toutes les
forces révolutionnaires ». Cela suppose pour l’Extrême-Orient une réorganisation
de la propagande soviétique. Par sa compétence acquise, Nguyễn Ái
Quốc apparaît comme un agent qui convient parfaitement en
l’occurrence. On ne sait si l’invitation lui a été expressément faite de
se rendre en Union soviétique. Toujours est-il qu'il disparaît de Paris dans
la seconde quinzaine de juin 1923. On apprend seulement vers la mi-octobre
qu’il est passé, par Nguyễn
Ái Quốc effectuera trois séjours à Moscou, en 1923-1924, en 1927-1928,
et en 1934-1938. Chacun d’eux, à l'instar du premier, coïncidera avec une
phase tactique dans la stratégie de révolution mondiale de l’Union soviétique.
Pour le premier séjour, nous sommes maintenant fixés sur le souvenir
fantaisiste, raconté dans les autobiographies, du débarquement le 23 janvier
1924 à Petrograd en plein cœur de l’hiver, au lendemain de la mort de Lénine,
auquel l’hommage a pu cependant être rendu dans un article dithyrambique que,
par extraordinaire, Distingué
par les dirigeants du Krestintern, Nguyễn Ái Quốc se retrouve bientôt
au sein du Komintern. En effet, il participe, toujours en tant que délégué du
PCF et des colonies françaises, au Ve congrès de l’Internationale
communiste, qui se déroule à Moscou du 17 juin au 8 juillet 1924. Intervenant
dans le débat sur le problème colonial, ouvert par un rapport de Manuilski, il
rappelle les relations réciproques entre révolution coloniale et révolution
prolétarienne. Il critique ensuite sévèrement l’inactivité des Partis
communistes occidentaux en ce qui concerne les questions coloniales, notamment
de celui dont il est un délégué, le PCF : « Nos partis communistes,
les PC anglais, hollandais, belge et les PC des autres pays, dont les classes
bourgeoises ont conquis des colonies, qu’ont-ils fait? Depuis qu’ils ont
adhéré aux thèses de Lénine, qu’est-ce qu’ils ont fait pour inculquer à
leurs classes ouvrières l’esprit du véritable internationalisme,
l’esprit de contact avec les masses des travailleurs des colonies ? Ce que nos
partis ont réalisé dans ce domaine se réduit à presque rien. Quant à moi,
dont la patrie est colonisée par Au
terme des travaux du congrès, est constituée une Commission de propagande
internationale, dont l’attribution principale est l’organisation de la propagande
communiste dans les colonies, dominions, pays sous mandat, et le soutien des
activistes et révolutionnaires de ces pays. Nguyễn Ái Quốc entre
dans la composition de cette commission, où il côtoie, entre autres, les Soviétiques
Manuilsky et Staline, le Français Marcel Cachin, l'Algérien Hadjali
Abdelkader, l’Indien M. N. Roy, le Japonais Sen Katayama...[27]
Il est en outre décidé de créer un bureau d’Orient, afin de diriger la
lutte révolutionnaire en Asie. Nguyễn Ái Quốc est également désigné
membre permanent de ce bureau, chargé spécialement de la section du Sud-Est
asiatique. Le
Ve congrès de l’Internationale communiste correspond en fait aux tous débuts
de la période stalinienne en Union soviétique. Contre Trotski, partisan de la
« révolution permanente », Staline va faire triompher la théorie
du « socialisme dans un seul pays ». Dans la vision nouvelle qui se
dégage alors de l'internationalisme prolétarien, le prolétariat des pays
capitalistes avancés aussi bien que les peuples opprimés soumis à la
domination coloniale ou semi-coloniale doivent adopter une stratégie
mondiale qui privilégie les intérêts d’État de l'U.R.S.S., car c’est de
la survie et du renforcement de celle-ci que dépendra fondamentalement
l’essor de la révolution mondiale. La discipline la plus stricte, notamment
à travers leur « bolchevisation », est imposée aux partis
communistes étrangers, qui, tout en étant tenus de s’inspirer étroitement
d’un modèle révolutionnaire calqué sur l’expérience soviétique,
doivent appliquer docilement la ligne politique définie à Moscou. Ainsi en
Chine, avec le lancement en 1923 de l’expérience de droite, les membres du
Parti communiste chinois reçoivent l’ordre de s’incorporer dans les rangs
du Guomindang, avec qui l’U.R.S.S. entretient de bonnes relations. Dès
lors, le Komintern règle sa tactique sur celle du parti soviétique : à son
Ve congrès, il adopte pour l’Orient, comme principe d'action, l’alliance
avec la bourgeoisie indigène, et la stratégie de la « révolution démocratique-bourgeoise »,
phase initiale dans le programme révolutionnaire communiste. S’il
a pris le parti d’intervenir sur la responsabilité de l’Internationale
communiste dans le rassemblement et l’encadrement des paysans coloniaux pour
« les guider sur le chemin de la révolution et de la libération »,
Nguyễn Ái Quốc s’est bien gardé de s’engager directement dans
les controverses : sa camarade allemande Ruth Fischer devra le décrire
comme « timide, amical, simple de ton, un peu naïf, tenu par les autres
dirigeants de La
présence de Nguyễn Ái Quốc à Canton est signalée dès le 8
janvier 1925 par Travaillant
à Canton sous le toit du consulat soviétique, Nguyễn Ái Quốc est
par surcroît employé au Parti communiste chinois comme chef de la propagande.
C’est à ce titre qu’il reçoit et accompagne dans tous ses déplacements
la délégation de l’Internationale ouvrière et paysanne, arrivée à Canton
dans les tous premiers jours de mars 1927. En fait partie Jacques Doriot, auquel
Nguyễn Ái Quốc fournit les éléments du discours qu’il prononce
le 3 mars devant les Vietnamiens de Canton, appelant la jeunesse révolutionnaire
vietnamienne à travailler pour la révolution en Chine en vue de sa propre révolution.[33]
Mais, déjà, Tchiang Kaï-chek s’est tourné contre ses alliés communistes
et syndicalistes. L’éclatement en avril 1927 du conflit entre le dirigeant
nationaliste et le PCC met fin à la coopération de l’Union soviétique avec
le Guomindang. Nguyễn Ái Quốc est obligé de quitter précipitamment
Canton pour retourner à Moscou. Un
tournant politique est alors opéré par l’Internationale communiste, qui
abandonne sa tactique antérieure de front unique au profit de la lutte « classe
contre classe ». L’échec de la révolution chinoise de 1924-1927 et la
répression déclenchée par le Guomindang contre les communistes chinois
conduisent en effet au raidissement du VIe congrès du Komintern, en décembre
1927, à l’égard des bourgeoisies nationales. Soutenant que ce sont les Etats
capitalistes les plus développés qui font peser sur l'U.R.S.S. la menace la
plus sérieuse, l'Internationale lance les partis communistes à l'assaut des
partis sociaux-démocrates, dénoncés comme l’instrument choisi par le
capitalisme pour scinder la classe ouvrière. Ce
changement de ligne de l’Internationale communiste explique-t-il les différents
voyages en Europe occidentale qui ponctuent le deuxième séjour de
Nguyễn Ái Quốc à Moscou, on ne sait. Il déclare avoir été envoyé
à Berlin, mais ne dévoile pas ce qu’il fait pour le Komintern dans
l’Allemagne pré-nazie. Il raconte aussi, toujours sans donner beaucoup de
précisions, qu’il assiste au début de 1928 au congrès communiste contre
l’impérialisme qui se tient à Bruxelles, qu’il visite Entre
temps, les sévères défaites du Parti communiste chinois ont incité le
Komintern à prendre en considération l’ouverture d'un second front en Extrême-Orient :
La
création du Parti communiste vietnamien a cependant précédé celle du Parti
siamois de deux mois et demi. Car, dans le courant de 1929, le débat s’est
ouvert sur le caractère opportun, voire indispensable, de la constitution
officielle d’un parti communiste au Viêt-Nam, et quelques dissidents du Thanh
Niên ont pris le 17 juin de la même année la décision de fonder le Ðông-dương
cộng sản đảng (Parti communiste d'Indochine). Pour ne
pas être en reste, d'autres se sont empressés de constituer une deuxième
organisation communiste, l’An-nam cộng sản đảng
(Parti communiste d’Annam), puis une troisième, le Ðông-dương
cộng sản liên đoàn (Fédération communiste
indochinoise). La perspective d’un grave conflit entre les différentes
tendances oblige Nguyễn Ái Quốc à aller prendre ses instructions
auprès du Bureau d’Orient du Komintern. II convoque ensuite à Hong Kong un
congrès unitaire, où il réussit, le 3 février 1930, à fusionner les trois
organisations en une, le Việt-Nam cộng sản đảng
(Parti communiste vietnamien). Mais, si les dirigeants de l’Internationale entérinent
cette initiative, ils voient dans la référence vietnamienne de l’organisation
le signe évident d'une déviation nationaliste. Soucieux de ne pas entrer en
conflit avec les exigences fondamentales de la doctrine et de la discipline
internationalistes, Nguyễn Ái Quốc impose la dénomination de Parti
communiste indochinois, formulation qui définit le parti nouvellement fondé
essentiellement comme un organisme révolutionnaire de lutte contre le système
colonial français.[37]
Du reste, malgré l'autonomie qui lui est conférée (Nguyễn Ái
Quốc obtint qu’il fût directement affilié au Komintern, au lieu de dépendre
de A ce moment, les nombreuses difficultés économiques
auxquelles ont à faire face les grands Etats bourgeois apparaissent à Staline
comme autant de signes dénotant l’aggravation de la crise du capitalisme,
qu’il convient d’exploiter, surtout en Extrême-Orient. Par suite, le
Komintern envoie ses agents sillonner la région. L’un d’eux, Joseph
Ducroux, alias Serge Lefranc, doit s’occuper plus particulièrement de
l’organisation du Parti communiste malais. Après plusieurs voyages sans problème
entre Hong Kong et Singapour, ce qui probablement l’a rendu imprudent, il est
appréhendé par la police de Singapour le 1er juin 1931.[38]
Les papiers saisis sur lui permettent aux différentes Sûretés d’opérer
d’importantes arrestations et de démanteler plusieurs réseaux communistes.
Nguyễn Ái Quốc lui-même est arrêté à Hong Kong, le 6 juin 1931,
sous le nom de Sung Man-ch'o (Tống Văn Sơ). La
procédure normale, pour les autorités de Hong Kong, aurait été d’accéder
à la demande d’extradition faite par le gouvernement général
d’Indochine en lui livrant un détenu qui en principe n’a pas commis de délit
sur leur territoire. Le récit brodé par Hồ Chí Minh sur cette détention
en fait pourtant un épisode des plus rocambolesques : un avocat britannique
local, Frank Loseby, prend sa défense en invoquant l’habeas corpus,
et, soutenu par le célèbre conseiller juridique de Nguyễn
Ái Quốc se retrouve donc à Moscou pour la troisième fois, d’après
lui à partir de 1934. Ce troisième séjour est des plus studieux, puisqu’il
est en partie occupé à suivre les cours des écoles du Parti, à la célèbre
Ecole Lénine, où les hauts dirigeants communistes acquièrent leurs « diplômes »,
puis à l’Institut des recherches sur les questions nationales et coloniales.[41]
II coïncide aussi avec le retour du Komintern à une politique de larges
alliances, provoqué par la montée de la menace nazie après l'arrivée de
Hitler au pouvoir. La crainte d’un ennemi de plus en plus redoutable amène
Staline à se rapprocher de La
mise entre parenthèses du programme de révolution sociale ne laisse pas de
faire surgir de sérieuses divergences dans le mouvement communiste
vietnamien.[42]
Le comité central du PCI se décide seulement en été 1936 à redéfinir la tâche
de la révolution indochinoise à la lumière du VIIe congrès de
l’Internationale communiste, tâche consistant « à prendre place au
sein du Front mondial de la démocratie et de la paix, pour lutter contre le
fascisme et la guerre d'agression fasciste ». Mais, éloigné à Moscou,
Nguyễn Ái Quốc semble avoir été tenu pendant toute cette période
à l’écart de la tournure des événements. Son autorité subit une éclipse
: en 1934-1935, son action passée a fait l’objet de rudes critiques de la
part de ses camarades, qui l’ont paradoxalement taxé d’avoir donné des
« instructions erronées dans les questions fondamentales du mouvement
révolutionnaire bourgeois démocratique » et « préconisé une
tactique réformiste et collaborationniste erronée ».[43]
Est-ce là la raison pour laquelle il n’a pas été loisible à Nguyễn
Ái Quốc de faire jouer son influence pour convaincre les militants de la
justesse de la politique d’« ouverture démocratique » de
l’Internationale ? En tout état de cause, après avoir refait surface en
1938, il tient à énumérer, dans un message envoyé au comité central du PCI
en juillet 1939, les principes directeurs de la politique à suivre, en
insistant sur la nécessité d’appliquer les directives de l’Internationale
et d’harmoniser l’intervention du PCI avec celle du Parti communiste français.[44]
II écrit : « Au
moment actuel, le parti ne doit pas avancer des demandes trop exigeantes (indépendance
du pays, Parlement, etc. ... ). Ce serait se laisser tomber dans les pièges des
fascistes japonais. II doit formuler des demandes pour des droits démocratiques...
II doit exercer tous ses efforts pour organiser un large Front national démocratique.
Ce front doit comprendre non seulement les Indochinois, mais aussi les Français
progressistes en Indochine, non seulement les couches travailleuses, mais aussi
la bourgeoisie nationale... Le Front démocratique indochinois doit entretenir
des relations étroites avec le Front populaire français... Le parti doit
combattre impitoyablement le sectarisme... il doit entretenir des relations étroites
avec le PCF... » Ce
texte, qui, au nom de la lutte contre la « guerre impérialiste des
fascistes » et de la « défense de l'U.R.S.S., patrie de la révolution
socialiste », met en veilleuse la revendication nationale et fait le
silence autour du problème agraire, est en profonde contradiction avec ce qui
constitue aujourd’hui la base même des analyses du processus révolutionnaire
faites par les communistes vietnamiens. Au moment où il rédige les lignes mentionnées plus haut,
Nguyễn Ái Quốc est à Guilin avec une unité de la 8e
Armée de marche du Parti communiste chinois. Retourné aux bases communistes
du nord-ouest de Car,
l'invasion de l'U.R.S.S., la patrie du socialisme, par l’armée allemande,
en renforçant Hồ Chí Minh dans l'opinion que le Việt-Nam est
destiné à être intégré dans une stratégie mondiale qui va de l’Europe
orientale à l’Extrême-Orient, l’a confirmé davantage dans son internationalisme.
Sa démarche est par suite inspirée plutôt par les considérations
internationales que par les objectifs nationaux. A ce propos, les mémoires de
son compagnon d’armes Hoàng Văn Hoan sont venus apporter un nouvel éclairage
sur la politique de Hồ au moment de la prise du pouvoir en 1945 et des négociations
engagées avec les Français en 1946.[45]
Selon Hoan, la stratégie du bloc des pays alliés contre le bloc des pays
fascistes, avalisée par le 8e plénum du PCI en Dix
ans plus tard, lorsque la victoire de Ðiện-biên-phủ met fin à
la guerre contre les Français, Hồ Chí Minh fait une nouvelle fois prévaloir
les exigences de la stratégie mondiale de la révolution sur celles du
nationalisme vietnamien. Pour éviter qu'une défaite trop brutale du camp
occidental incite les Etats-Unis à recourir à une intervention atomique,
Moscou et Pékin pressent leur féal de se contenter d’une demi-exploitation
de sa victoire. Hồ doit ainsi accepter un compromis qui ne lui donne que
la moitié du pays. En
somme, un mythe a été créé sur « une ligne Hồ Chí Minh,
nationale et originale, preuve d’une inventivité et d’une indépendance de
conception et d’action ». Il a été bénéfique pour l’audience intérieure
et extérieure des communistes vietnamiens.[48]
Mais il fait oublier que le leader révolutionnaire a voué son existence
surtout au triomphe de l’Internationale communiste, et que, s’il a œuvré
pour l’émancipation de son pays, c’est pour mieux l’intégrer au
mouvement de l’Internationale ouvrière et paysanne.
* Publié dans Ho Chi Minh. L’homme et son héritage. Paris, Ðường Mới La voie nouvelle, 1990, pp. 12-38. [1] La première de ces autobiographies, signée du pseudonyme de Trần Dân Tiên, a paru d'abord en chinois (Hu Zhi-ming zhuan) à Shanghai en 1949, et a été ensuite publiée à Hà-nội en 1958 sous le titre Những mẩu chuyện về đời hoạt động của Hồ chủ tịch (Les anecdotes sur les activités du président Hô). La seconde, Vừa đi đường vừa kể chuyện (Récits faits en chemin), publiée en 1963, est signée T. Lan, un des noms sous lesquels Hồ Chí Minh écrit ses articles après 1951. [2]
II s'agit de la demande d'admission à l'Ecole coloniale de Nguyễn
Tất Thành (cf. notre article “Du rêve mandarinal au chemin de la révolution.
Hô Chi Minh et l'Ecole coloniale”, Ðường Mới, n°
1, 1983, pp. 8-25). Nous l'avons fait photocopier le 2 février 1983 à [3] Centre des Archives d'Outre-Mer (Aix-en-Provence), Indochine Nouveau Fonds, carton 326, dossier 2637. [4] Hồng Hà, Bác Hồ trên đất nước Lê-nin (L'oncle Hô au pays de Lénine). Hà-nôi, NXB Thanh-Niên, 1980, p. 20. [5]
Communiqué du 19 août [6]
Les copies de cette correspondance, interceptée par [7]
Dennis J. Duncanson, "Ho-Chi-Minh in Hong Kong, 1931-32". The
China Quarterly, jan.-mars 1974, p. 89. [8] Cf. Vũ Ký, Bác Hồ viết di chúc (L'oncle Hô écrit son testament). Hà-nôi, NXB Sự Thật (juin 1989), 107 p. [9] Confidence faite le 31 mai 1946 au général Raoul Salan, rapportée par celui-ci dans ses Mémoires. Fin d'un empire. Le sens d'un engagement. Paris, 1970, p. 383. [10]
Hồ Chí Minh toàn tập. T. I: 1920-1925. Hà-nôi, NXB Sự Thật, 1980, pp.
544-545. [11]
. Cf. Nguyễn Thế Anh, “La prolétarisation de Hô Chi Minh.
Mythe ou réalité”, Ðường
Mới, n° 3 (7/1984), pp. 203-231, et “How did Ho Chi Minh become
a proletarian? Reality and legend”, Journal of the Royal Society for
Asian Affairs, vol. xvi, part ii (juin 1985), pp. 163-169. [12]
De Sen Katayama, nommé comme lui en 1924 à [13] Harold Isaacs, No peace for Asia. New York, 1947, p. 165 (je suis redevable de cette indication au professeur Dennis Duncanson). II est intéressant aussi de noter qu’après l’installation à Mayence du quartier général de l’armée française d'occupation en Rhénanie, la présence de Vietnamiens soupçonnés d’agitation politique y fut signalée en 1919 (cf. Centre des Archives d'OutreMer, fonds SLOTFOM, III, 29/3a). [14]
Jean Lacouture, Cinq hommes et [15] “Con đường dẫn tôi đến chủ nghĩa Lê-nin” (Le chemin qui m’a conduit au léninisme), Nhân Dân, 22 avril 1960, réédité dans Hồ Chí Minh, Con đường dẫn tôi đến chủ nghĩa Lê-nin. Hà-nôi, NXB Sự Thật, 1987 (2e éd.), p. 78-79. [16] Voir dans Hồ Chí Minh toàn tập, op. cit., pp. 3-8, le texte complet de son intervention au congrès de Tours. [17] Selon un rapport de la police du 19 novembre 1919, un certain « Nguyên Chuyên, qui habite actuellement l'appartement (de P.V. Truong), s’est livré à une active propagande électorale dans le 13e arrondissement au profit de la ligue socialiste unifiée... » (SLOTFOM, III, 29/3a). Jusqu’à cette date, Hồ ne s’appelle donc pas encore Nguyễn Ái Quốc. [18]
Nguyễn Thế Anh, “How did Ho Chi Minth...”, art. cit.,
p. 167. [19] SLOTFOM, série III, carton 103. [20]
S’étant installé le14 juillet 1921 au 9, impasse Compoint, dans le 17e
arrondissement, Nguyễn Ái Quốc revient parfois presque chaque
jour dans le 13e voir [21] Nguyễn Ái Quốc devra élire domicile au siège de l’Union intercoloniale et du Paria, 3 rue du Marché des Patriarches, à partir du 14 mars 1923 (SLOTFOM, série II, carton 14). [22] . Le rapport du 17 octobre 1923 du contrôle général des troupes indochinoises indique que Nguyễn Ái Quốc « s’est rendu en Russie afin de s’entendre avec les Soviets sur la forme qu’il y aurait lieu de donner en Indochine à la propagande communiste » (SLOTFOM série II, carton 14). [23] La traduction vietnamienne en est reproduite dans Hồ Chí Minh, Con đường dẫn tôi…, op. cit., pp. 5-7. [24] En conséquence, la propagande communiste dans les milieux paysans des colonnes s’intensifie, prenant nettement la forme qualifiée par les autorités de « bolchevico-nationaliste ». Cf. l’« Appel de l'Association internationale des travailleurs et des agriculteurs » du 27 février 1924, répandu en Indochine, in Bulletin du Comité de l'Asie française, mars-avril 1925, pp. 121-122. [25] SLOTFOM, série I, carton 27, et série II, carton 14. [26] “Tham luận về vấn đề dân tộc và vấn đề thuộc địa..." (Intervention sur la question nationale et la question coloniale), in: Hồ Chí Minh, Con đường dẫn tôi..., op. cit., p. 18. Par ailleurs, Nguyễn Ái Quốc fait aussi la critique des méthodes colonialistes françaises dans des articles d’une hargne telle que Jacques Doriot a été obligé de lui enjoindre de baisser le ton. II ne semble pas toutefois que ses rapports avec le PCF se soient sensiblement détériorés pour autant. [27] “Note sur la propagande révolutionnaire intéressant les pays d'outre-mer”, 31 oct. 1924. SLOTFOM, série III, carton 103. [28]
Von Lenin zum Mao. Düsseldorf
-Köln, 1956, p. 176. [29] Centre des Archives d'Outre-Mer, Télégrammes, vol. 512. [30]
Voir notamment Huỳnh Kim Khánh, Vietnamese Communism, 1925-1945.
Ithaca, Cornell U.P., 1982, pp. 63-89. [31] Les stages politiques sont organisés par Nguyễn Ái Quốc à l'école militaire de Whampoa, avec le concours de conférenciers chinois, cadres du PCC, tels que Peng Pai, le spécialiste du problème de la paysannerie, ou Liu Shaoqi, le responsable du syndncalisme du PCC. [32] Principes mis en exergue dans l’opuscule Ðường cách mạng (Le chemin de la révolution). Cf. Nguyễn Khắc Viện, “Un siècle de luttes nationales”, Etudes vietnamiennes, n° 24, pp. 87-88. Voir aussi Pierre Rousset, Communisme et nationalisme vietnamien. Paris, 1978, pp. 67-83. [33] Centre des Archives d'Outre-Mer, Indochine NF, carton 326, dossiers 2637 et 2639. [34] Vừa đi đường vừa kể chuyện, op. cit., pp. 33-36. [35] Nguyễn Ái Quốc quitte Moscou probablement au début de l’été 1928 (Centre des Archives d'Outre-Mer, Indochine NF, carton 326, dossier 2637). [36] Voir les mémoires de Hoàng Văn Hoan, compagnon des premières heures de Hồ Chí Minh, qui opérait à l'époque à Udon: Giọt nước trong biển cả (Une goutte d'eau dans l'océan). Pékin, 1986, pp. 39-77. [37] Ce fait, lui aussi, doit inciter à nuancer l’opinion trop généralement acceptée, selon laquelle l’équation entre lutte révolutionnaire et lutte nationale a dominé l’histoire du mouvement communiste au Viêt-Nam. [38] Centre des Archives d'Outre-Mer, Indochine NF, 326/2639. [39] Trần Dân Tiên, Những mẩu chuyện..., op. cit., 7e éd. (1970), pp. 77-86; T. Lan, Vừa đi đường vừa kể chuyện, op. cit., 2e éd. (1976), pp. 39-51. Les deux récits diffèrent sensiblement dans le détail. [40]
Dennis J. Duncanson, “Ho-Chi-Minh in Hong Kong, 193132”, The China
Quarterly, jan.-mars 1974, pp. 84-100. [41]
Hồ Chí Minh toàn
tập, T. 3: 1930-1945, Hà-nôi, 1983, p. 468-469. [42] Cf. Pierre Rousset, op. cit., pp. 166-194. [43] Cité par Daniel Hémery, Révolutionnaires vietnamiens et pouvoir colonial en Indochine. Paris, 1975, pp. 53-54. [44] Hồ Chí Minh toàn tập, t. 3, op. cit., p. 470. [45] Hoàng Văn Hoan, op. cit., pp. 205-278. Cf. aussi les analyses de ce livre dans Chroniques vietnamiennes (Paris), n° spécial, hiver-printemps 1988. [46]
Hoàng Văn Hoan, op.
cit., p. 256. [47] Cf. Alain Ruscio, “Le monde politique français et la révolution vietnamienne (août-décembre 1945)”, in: Les chemins de la décolonisation de l’empire colonial français. Paris, 1986, pp. 209-214. [48] Pierre Brocheux, “L'occasion favorable 1940-1945. Les forces politiques vietnamiennes pendant la seconde guerre mondiale”, in: L'Indochine française 1940-1945. Paris, PUF, 1982, p. 169. |
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