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Prêtres et commissaires

 

  Pour un Etat se réclamant du marxisme-léninisme, le christianisme constitue un adversaire irréductible que faute de pouvoir éliminer, il faut chercher à neutraliser et à amadouer, sinon à en réduire l’influence, par définition réactionnaire et pernicieuse. Dès sa victoire gagnée de haute lutte sur le Sud-Vietnam et la réunification menée tambour battant, le Parti communiste s’est penché sur le problème des religions. Les catholiques ont fait l’objet d’une attention toute particulière. Dans l’optique des dirigeants communistes, l’Eglise catholique est, par nature, foncièrement anti-communiste, et cette nature n’a pas fondamentalement changé avec le changement de régime. Il fallait donc définir une stratégie visant à ‘réformer’ cette Eglise, telle était l’objectif confié aux militants dans un document du PCV destiné à l’usage interne : ‘Notre tâche à l’égard de l’Eglise catholique1 :

“(Il s’agit de) Transformer l’Eglise, qui jusqu’ici était un instrument de l’impérialisme et des anti-révolutionnaires, en une religion au service de l’Etat (souligné par nous), patriote, proche de la nation et du socialisme, réformer sa doctrine, son organisation, sa législation et ses cérémonies selon une orientation de progrès.

 

Les quatre catégories de prêtres

  Pour mettre en œuvre ce vaste programme de réforme, il faut avoir une connaissance précise des mécanismes de fonctionnement de l’institution ecclésiale. Or, selon notre document, “les prêtres constituent une classe nombreuse et ensemble forment l’Eglise”. Cette conception tout à fait cléricaliste voire ‘intégriste’ de l’Eglise, selon le qualificatif donné par le Père Jean Maïs (MEP), “n’est pas le fruit d’une réflexion théologique du Parti communiste vietnamien, mais elle lui a été inspirée par des raisons stratégiques…” Les prêtres sont classés selon différentes catégories : (1) les progressistes, qualifiés de jeunes intellectuels ambitieux ; (2) les réalistes qui s’adaptent à la nouvelle situation ; (3) les indécis qui cherchent à vivre sans histoire ; et enfin (4) les réactionnaires qui se subdivisent en réactionnaires invétérés et réactionnaires camouflés sous les apparences du souci de l’adaptation. On affine encore cette distinction en établissant des sous-catégories du type progressistes (catégorie a, catégorie b), réactionnaires ordinaires, dangereux, etc. Chacune de ces catégories de prêtres reçoit un traitement adapté selon les époques et les circonstances.

En nous appuyant sur la masse des fidèles, nous mènerons le combat pour diviser, réformer les prêtres, attirer la majorité d’entre eux à suivre une orientation qui se conforme à la politique et aux lois de l’Etat et qui ne fasse pas obstacle aux mouvements révolutionnaires et patriotiques des fidèles. Nous devrons affaiblir et paralyser les réactionnaires, faire échouer les tentatives de sabotage de l’adversaire et réformer l’Eglise selon une orientation qui soit profitable à l’édification et à la défense de la Patrie.

  Les progressistes seront donc l’objet d’une sollicitation toute spéciale du régime. Voici les consignes données aux militants sur la conduite à suivre à leur égard :

L’importance des progressistes est grande ; il faudra les aider à s’épanouir, à se former, à progresser d’une manière encore plus assurée. Nous prendrons soin de les favoriser matériellement ; nous conforterons leurs convictions idéologiques et politiques. Nous les protégerons et les tiendrons hors d’atteinte des menées des réactionnaires qui voudraient les menacer, les tenter, les contrôler, les attaquer, qui chercheraient à les isoler des autres prêtres ou à détourner d’eux les masses populaires. Nous nous efforcerons de les rassembler en une force de progrès étroitement contrôlée par nous. (souligné par nous).

  A l’égard des prêtres de la classe intermédiaire, qui comprend les partisans de l’adaptation et les indécis, le Parti recommande “d’engager un combat qui les attirera à nous, qui favorisera leur progrès et qui contrera les efforts des réactionnaires pour les attirer à leur suite (…) A l’intérieur de cette classe, lorsque quelqu’un commet une faute, on peut (…) faire agir les autorités ou le Front patriotique, mais cela en guise d’avertissement et pour les aider loyalement ; il n’est pas nécessaire d’être brutal. La meilleure solution est encore d’utiliser la masse des fidèles, en particulier les anciens…, de faire appel à des arguments profanes et religieux, de leur prodiguer des conseils, sous une forme délicate et souple qu’ils puissent accepter” (souligné par nous). Comme certains progressistes égarés, les indécis sont tout à fait récupérables : ce serait une grave erreur de perdre leur confiance, au contraire, il faut “les amener à se réformer eux-mêmes, ne pas les éloigner de nous.

  Quant aux prêtres réactionnaires, qui sont irrécupérables par définition, il faudra “être d’une extrême vigilance à leur égard, les frapper sans pitié, les paralyser afin qu’ils n’aient plus la force de s’opposer à nous”. La consigne répète qu’il faut “les frapper sans pitié, mais sûrement, sans dispersion, ni négligence” (souligné dans le texte original). Cependant il y a lieu de faire la différence entre les réactionnaires et ceux qui sont politiquement rétrogrades. On mobilisera la masse des fidèles et s’efforcera d’acquérir “l’appui le plus massif possible des prêtres, des évêques, principalement de ceux qui dirigent l’Eglise”, car il ne faut jamais perdre de vue l’objectif final qui reste toujours “la mobilisation des masses populaires au service du mouvement révolutionnaire, de l’édification du socialisme et de la défense de la patrie”.

Il est nécessaire de faire comprendre ceci aux fidèles : les réactionnaires sont coupables à l’égard du peuple et du pays, mais ils portent aussi atteinte à la religion. Lutter contre eux, ce n’est pas travailler contre la religion, s’opposer à elle, mais, au contraire, la rendre plus saine et plus belle.” (souligné par nous)

  Les textes qu’on vient de lire dévoilent un point capital de la politique du PCV en matière religieuse et de la stratégie qui la sous-tend. Le projet de l’Etat socialiste étant de ‘régir’ (quan ly) le développement de la société vietnamienne dans son ensemble (article 38 de la Constitution de 1980), aucun des secteurs de la vie civile – qui englobe naturellement, et au premier chef, la question religieuse – ne doit échapper à cette visée révolutionnaire. C’est la définition même de l’Etat totalitaire. Tout Vietnamien digne de ce nom se doit d’être patriote. Or ‘aimer la patrie’ (yêu nuoc) c’est aimer le socialisme et l’Etat-Parti qui le représente. Quiconque va à l’encontre du projet socialiste est donc ‘traître’ à sa patrie. Les chrétiens sont invités à rallier le gouvernement et à co-opérer activement à sa politique qui ne peut être que bénéfique pour leur religion. S’y opposer c’est porter atteinte non seulement à l’Etat, mais aussi à la religion. Nul citoyen ne saurait échapper à cette double identification : (i) Patrie = Etat socialiste, et (ii) être un bon citoyen dans la société socialiste, c’est accorder tous les actes de sa vie quotidienne et ses plus profondes aspirations aux directives du Parti communiste. Il ne faut jamais perdre de vue ce ‘confusionnisme’ qui, cultivé et entretenu à dessein, préside à toute la politique religieuse du Parti et aux motivations de ceux qui la servent.

 

Le Comité d’Union des Catholiques patriotes 

  La stratégie étant clairement définie, la ligne d’action balisée jusqu’au moindre détail, le pouvoir peut lancer, dans la foulée, la création d’un instrument qui lui permettra de réaliser son objectif qui est d’apprivoiser une Eglise a priori récalcitrante, en utilisant certains éléments de celle-ci. Cet instrument de choix, il le trouve précisément dans un groupe de prêtres progressistes gagnés à sa cause depuis l’époque de la guerre.

  C’est en novembre 1984 qu’est fondé à Hanoï le ‘Comité d’union des Catholiques patriotes vietnamiens’ (CUCP), entièrement inspiré par le pouvoir et regroupant les partisans d’une collaboration sans condition avec le projet social du PCV. Suivant en cela leur tactique de camouflage habituelle, ni l’Etat ni le Parti n’ont pris l’initiative de la création de ce Comité, mais le Front patriotique du Vietnam (Mat Trân Tô Quôc Viêt Nam), véritable intermédiaire obligé servant de relais pour prolonger l’action du Parti dans les secteurs les plus divers de la société. Car c’est toujours par l’intermédiaire du Front patriotique que le Parti et l’Etat s’adressent aux milieux catholiques. D’ailleurs lors du congrès de fondation du CUCP, c’est le Front patriotique qui en a choisi directement les délégués (142 prêtres, 11 religieuses, 146 laïcs). L’article 2 des statuts du Comité déclare que “(…) le Comité d’Union des Catholiques patriotes vietnamiens est une organisation membre du Front patriotique ; il agit en conformité (…) avec le programme d’action du Front patriotique vietnamien.” Le rôle et la fonction du nouveau Comité sont clairement définis par les dirigeants : il s’agit ni plus ni moins de lier le patriotisme des chrétiens au socialisme2 . Il est clair que l’Etat communiste, en se servant de la nouvelle association comme courroie de transmission, entend peser de tout son poids sur la vie intérieure de l’Eglise pour la transformer selon son projet.

  Qu’est donc le Comité d’union des Catholiques patriotes vietnamiens ? Le CUCP, c’est essentiellement un groupe de prêtres plus un journal, Công giao và Dân tôc (‘Le Catholicisme et la Nation’), l’unique media catholique autorisé à paraître et qui, de ce fait, jouit d’un monopole de droit et de fait. Dans le cadre limité de ce dossier3 , nous nous bornerons à évoquer les quelques figures marquantes de ses dirigeants, à mettre en relief leurs professions de foi et leurs écrits, et à rappeler brièvement comment ils ont servi le régime depuis un bon quart de siècle. On peut estimer que cette dernière question comprend deux volets selon le point de vue où l’on se place : pour le premier volet (comment ils ont servi), il faut croire que le jugement du PCV, leur ‘seigneur et maître’, à la fois donneur d’ordre et bénéficiaire, ne peut être que favorable puisqu’aucun membre dirigeant du Comité n’a été limogé depuis sa création : ayant fait du ‘bon travail’, ils méritent à juste titre le label de ‘bons serviteurs’ ; quant au second (comment ils ont nui), disons tout de go, sans grand risque de fauter contre la charité, que, du point de vue de l’Eglise et de la communauté chrétienne dans son ensemble, le Comité d’union des Catholiques patriotes a fait un travail de sape, de division et de désinformation remarquable depuis 25 ans. Car, en un mot comme en mille, le CUCP n’est qu’un instrument utilisé par le pouvoir communiste pour réprimer l’Eglise catholique. Dans les cas où la répression ouverte n’est pas possible, le pouvoir se sert du Comité d’union pour semer la division au sein de l’Eglise.

 

Le noyau dur du CUCP

  Qui sont donc ces prêtres et combien sont-ils ? Le regretté archevêque de Saïgon, Mgr Nguyên Van Bình, qui savait de quoi il parlait, les chiffrait “pratiquement à cinq ou six” en 1990. Ainsi une organisation d’essence politique dont la mission consiste à faire de l’agit-prop dans la masse des chrétiens, ne rassemble qu’une poignée de prêtres, selon les intéressés eux-mêmes. Lors d’un conflit interne récent au sein du comité directeur du CUCP, la communauté catholique a eu droit à cet aveu, véritable ‘perle’ introuvable qui montre en même temps l’état de déliquescence dans lequel se trouve le Comité. Rappelons que P. Phan Khac Tù, vice-président et responsable permanent du Comité, venait de dissoudre un ‘Groupe de recherche en théologie’ au sein du Comité pour inefficacité et dépenses injustifiées. Le P. Vuong Dình Bích, président du CUCP de Hochiminh-Ville, tout en dénonçant cette façon d’agir ‘éhontée’ du vice-président, fait cet aveu dans une lettre5  adressée aux responsables du Comité de Mobilisation des masses, du Front patriotique et du Bureau des Affaires religieuses de Hochiminh-Ville :

J’ai affirmé en toute sincérité à (frère) Tù et à (frère) Cân que le véritable problème de notre organisation n’était pas le groupe de recherche (dissous par le P. Tù), mais bien le fait que le groupe constitué par nous quatre : Minh, Cân, Tù, Bích, avait été forgé de toutes pièces (gây dung) par les dirigeants (lanh dao) qui lui avaient confié pour tâche la mobilisation des catholiques patriotes de cette Ville. (souligné par nous).

  Le P. Bích dénonce par la même occasion les abus de son colistier PK Tù, chargé des affaires courantes et de la gestion financière du CUCP, “abus qui sont à l’origine des malversations affectant gravement les biens de la société socialiste”. Comme cela ne suffit pas, le coup de grâce est asséné par cette estocade :

A propos des signes de dégradation morale dans la vie privée du responsable permanent du Comité d’union, touchant aux affaires, à l’argent et à la sexualité avec pour conséquence la naissance de deux enfants, selon le droit canon l’intéressé ne satisfait plus aux critères objectifs de la loi du célibat sacerdotal pour être en mesure de poursuivre son ministère et représenter le mouvement d’union des catholiques avec la qualité d’un prêtre de l’Eglise.

  Pour sa défense, ‘l’intéressé’ répond dans une lettre adressée non pas à son frère accusateur, mais toujours ‘à qui de droit’, c’est-à-dire aux diverses instances supérieures (Comité de Mobilisation des masses, Front patriotique et Bureau des Affaires religieuses de Hochiminh-Ville), expliquant que depuis bientôt vingt ans, il a dû “se démener tout seul pour permettre à l’organisation de fonctionner ; qu’il ne gardait pas l’argent lui-même ; que les budgets accordés par le Front et les subventions étaient tous confiés aux divers organes d’investissement du Comité d’union…” Pas un mot sur les affaires de mœurs mentionnées par le P. Bích ! Il est vrai que, de notoriété publique, le P. Tù ne cherche nullement à dissimuler, sous son habit et son statut de prêtre, son état-civil d’homme marié et de père de famille, mais que son désir d’être réduit à l’état laïque s’est toujours heurté à un refus catégorique de la part des autorités politiques… pour raison supérieure. Le chrétien de base ne peut refréner un haut-le-cœur devant ce pugilat sordide que se livrent deux serviteurs du Christ souffrant, et cela devant les yeux de leurs supérieurs que sont les dirigeants du PCV qu’ils prennent, chacun pour sa gouverne, pour témoins et juges ! En encourageant de tels écarts de conduite chez certains prêtres, le pouvoir n’est-il pas en pleine contradiction avec l’un des principes proclamés plus haut, qui est de “défendre la religion” et de “la rendre plus saine et plus belle” (!). Quant à la hiérarchie catholique, ne pèche-t-elle pas au moins par faiblesse ou par omission dans cette affaire ? (la même question peut se poser à propos de l’existence même du CUCP et de son journal) 7.

  Hautement significative est la liste des quatre noms pour la première fois dévoilée urbi et orbi. S’il faut identifier chacun de ces animateurs du CUCP par une fonction qui le caractérise, en schématisant on a un théologien (le P. Bích), un homme d’affaires (le P. Tù), un idéologue (le P. Cân) et un ‘apparatchik’ (le P. Minh). Mais les affaires mêlées à la politique étant la chose la mieux partagée au monde, ici peut-être encore plus qu’ailleurs, il est également de notoriété publique que les talents de nos prêtres ne s’arrêtent pas là où l’on croit qu’ils devraient se cantonner8 

  Sur le plan idéologique, les professions de foi sont nettes et carrées, frisant parfois la caricature ! Lors d’une des premières conférences de rédaction en mai 1976, le rédacteur en chef  VD Bích définit ainsi le jeune journal, porte-drapeau du mouvement : “Le journal ne relève pas des autorités civiles ; nous travaillons avec l’esprit du can bô (cadre) et reconnaissons le présent pouvoir comme nôtre sans pour autant en recevoir les directives ; nous ne faisons qu’appliquer la ligne définie par les autorités (souligné par nous). Le journal ne relève pas non plus des autorités religieuses auxquelles nous n’avons pas demandé l’imprimatur ; ainsi nous ne dépendons pas de la hiérarchie ecclésiastique tout en restant en communion avec l’Eglise.” Malgré cette affirmation, on sait que le moindre écart de plume de la rédaction reçoit immédiatement une sévère remontrance officielle de la part du comité responsable de l’idéologie.

  Le P. Huynh Công Minh, alors directeur de l’hebdomadaire Công giao và Dân tôc, était encore plus explicite : “Nous affirmons que nous ne faisons pas que suivre la Révolution, nous sommes la Révolution, nous sommes des can bô” Après cette forte déclaration, il n’était pas étonnant d’entendre deux mois plus tard le même P. Minh, alors député, prononcer cette vigoureuse profession de foi en pleine séance de l’Assemblée nationale :

Permettez-moi d’exprimer les sentiments d’un prêtre catholique à propos du rapport politique historique intitulé ‘Tout le Peuple s’unit pour bâtir la Patrie du Vietnam réunifié et socialiste’. Le rapport politique renforce ma conviction que le modèle de l’homme nouveau, de la société nouvelle que l’Assemblée va proposer à l’ensemble du peuple de réaliser dans cette phase de notre histoire, non seulement ne porte aucune contradiction avec la religion ou les vraies croyances, mais au contraire est tout à fait conforme au message évangélique de Jésus-Christ.

Plus encore, le rapport politique renforce ma conviction que cet homme nouveau, cette société nouvelle à quoi chacun aspire, que tout homme qui croit en Jésus-Christ appelle depuis toujours de ses vœux, cet homme nouveau, cette société nouvelle ne peut pas exister si le Parti des Travailleurs du Vietnam, avant-garde de la classe ouvrière, n’était là pour les diriger et les organiser.

Pour ma part, je fais le serment de servir (cet idéal) toute ma vie.9

  Fanatisme ou enfantillage ? Ivresse verbale ou aveuglement que cette langue de bois où perce incongrûment un accent paulinien mal placé ? On hésite à choisir, s’agissant d’un serviteur de Dieu marqué de façon indélébile du sceau ‘sacerdos in aeternum’... Un des piliers du quarteron Minh-Cân-Tù-Bích, le P. Minh, en dépit de cette virile profession de foi, s’est pourtant retiré du CUCP il y a quelques années. Sans doute pour disposer de plus de liberté pour mieux sauter, plus haut et plus loin… Nommé Vivaire général (tông dai diên) de l’archevêché de Hochiminh-Ville par Mgr Nguyên Van Bình, il ne lâche pas le nouvel archevêque, Mgr Pham Minh Mân, d’une semelle, et la communauté chrétienne en arrive à se demander s’il sert de paravent, de garde-corps ou de filtre, voire d’inspecteur/rapporteur des faits et gestes du prélat, et pour le compte de qui ? Les activités du P. Minh sont multiformes et orientées tous azimuts, et comme on ne prête qu’aux riches, ses ambitions épiscopales voire archi-épiscopales sont notoires…10

  Rédacteur en chef des périodiques Công giao và Dân tôc, le P. Truong Ba Cân est le véritable patron et inspirateur de l’équipe dirigeante du CUCP de Hochiminh-Ville et de l’entreprise du journal. Historien formé à Paris dans les années 60, il s’était distingué vers 1969-70 par une étude publiée en pleine guerre à Saigon sur les “25 années de construction du socialisme au Nord-Vietnam”, étude entièrement fondée sur la documentation communiste (dont le journal Nhân Dân), qui eut un notable succès de librairie parmi la jeunesse étudiante du Sud, toujours avide de fruit défendu et peu regardante sur la rigueur des méthodes d’investigation politico-historique. Aujourd’hui responsable des questions d’idéologie du CUCP, le P. Cân porte un jugement sévère et abrupt sur le passé du christianisme au Vietnam : à ses yeux, c’est un passé lourd, grevé d’erreurs et d’incompréhension, où l’effort d’intégration est absent et dont les séquelles néfastes perdurent encore de nos jours.

En tant que catholiques, nous n’oublions pas que l’histoire nous a laissé un héritage lourd à porter. En effet, du fait d’une évangélisation incapable de s’incarner, le catholiscisme a été importé au Vietnam comme un objet étranger qu’on introduit dans un corps. C’est pourquoi il a été considéré comme un cheval de Troie qui a permis aux forces colonialistes et impérialistes de s’emparer de notre pays, de détruire les réalisations de notre peuple. Cela explique pourquoi les catholiques ont fait l’objet de suspicìon et de persécution au cours des siècles...; cela explique aussi pourquoi, même aujourd’hui, certains catholiques nourrissent encore des complexes de suspicion et de persécution.”11

  L’historien TB Cân ne s’embarrasse pas de nuances. Le cheval de Troie catholique est la cause directe des persécutions passées. La suspicion et la persécution dont ses coreligionnaires sont à présent l’objet ne sont que le produit de leurs complexes... Ah si l’histoire pouvait s’interpéter de façon aussi simpliste, sans doute n’aurait-on pas besoin d’historien !

  Il est navrant de constater que la sévérité dont les animateurs du CUCP font preuve à l’égard de leurs ancêtres et de leur propre religion n’a d’égale que leur indulgence et leur compréhension vis-à-vis de la politique religieuse de leurs protecteurs. A les en croire, “le PCV a réellement et entièrement changé sa conception relative à la religion” (P. Thiên Câm, un dominicain, autre théologien du Comité), et “la vérité c’est que nous n’avons plus aucune suspicion vis-à-vis de la politique du Parti et de l’Etat en matière religieuse, politique qui n’a pas varié d’un iota (truoc sau nhu môt) en ce qui concerne le respect de la liberté de croyance et de la liberté de religions.”  (P. TB Cân).

  Restons lucide mais simple (pas simpliste). Qu’est-ce que tout cela veut dire ? Reprenons les choses calmement. Le théologien Thiên Câm vient de nous apprendre que la pensée profonde (tu duy) des dirigeants communistes relative à la religion et la liberté religieuse a profondément changé, elle s’est renouvelée de fond en comble. Le chrétien de base que je suis doit prendre cette nouvelle comme un scoop. Voici ce qu’il comprend sur le plan pratique, et le P. Thiên Câm avec lui : Hier = persécutions, répressions, tracasseries. Aujourd’hui = finies les persécutions, les répressions, les tracasseries. Hier = pas de liberté ; aujourd’hui = davantage de liberté, même s’il admet qu’il peut subsister, ici et là, des difficultés qui tardent à disparaître (le poids du passé...). Il comprend exactement ce que le P. Thiên Câm a voulu lui dire, ni plus ni moins.

  L’idéologue TB Cân, lui, répète apparemment les mêmes choses, mais avec cette différence fondamentale : c’est nous qui n’avons plus aucune suspicion, aucun doute sur la politique religieuse du Parti et de l’Etat. Cette politique, caractérisée par la lucidité, est restée toujours la même : respecter la liberté de croyance et la liberté de religion des fidèles des différentes confessions, elle n’a jamais varié ! Que doit comprendre le chrétien de base ? Aujourd’hui = Hier ! Le P. Thiên Câm vient de lui ouvrir un horizon d’espoir et de liberté, il allait y foncer tête baissée quand le P. Cân lui jette un seau d’eau froide sur la tête qui le ramène à la réalité : rien n’a changé, il a sûrement mal lu ou mal compris ! La politique du Parti et de l’Etat n’ayant pas varié d’un iota, c’est à lui, chrétien de base, de changer son propre point de vue pour ne plus avoir de doute ou de suspicion ...

  Alors de trois choses l’une : ou le P. Thiên Câm n’a rien compris et nous raconte des histoires ; ou le P. Cân parle pour lui-même et n’engage que lui ; ou ni l’un ni l’autre ne croient à ce qu’ils disent et c’est à moi, chrétien de base, d’exercer mon libre arbitre en prenant, à mes risques et périls, ma liberté ! Il y a enfin une quatrième possibilité, et elle doit être la bonne : l’un et l’autre, prenant leurs désirs pour des réalités, ne font que dévoiler chacun une facette de la vérité, celle du PCV, qui est duplicité, et ils ont tous deux raisons. Moi aussi. Mais en plus, je ne suis pas dupe !

 

En guise de conclusion

  Ainsi, au cours de ces deux dernières décennies, le Comité d’union des Catholiques12 et les prêtres qui le composent sont restés, contre vents et marées, un instrument fidèle et efficace au service du pouvoir. ‘Bons serviteurs’ sages et obéissants, ils n’ont jamais failli à la mission de relais de l’idéologie et de courroie de transmission des directives du Parti. Détenteurs du seul media catholique autorisé, ils ont exercé tout au long de ces années une influence néfaste, en particulier lors des grands procès qui ont secoué l’opinion publique et laissé dans la communauté chrétienne de douloureuses blessures… Pour citer les plus connus du grand public : l’affaire Vinh Son en février 1976 ; l’affaire dite du Front uni des religions en novembre 1980 ; le procès des Jésuistes du Centre Alexandre de Rhodes en juin 1983 ; la longue persécution de l’archevêque de Huê, Mgr Nguyên Kim Diên, de 1984 jusqu’à sa mort en 1988 ; l’affaire de la Congrégation de Marie Co-rédemptrice (Dòng Dông Công) en 1987 ; et enfin les grandes manoeuvres de l’Agit-prop autour de la Canonisation des 117 Martyrs du Vietnam en 1988, comme depuis l’automne dernier, autour de la lutte du P. Nguyên Van Ly pour la liberté religieuse …

  Il n’y a pas de conclusion à ce bref article. Elle sera écrite par la dissolution du Comité. En attendant, qu’il nous soit permis d’élever ici une pensée en hommage aux victimes des grands procès mentionnés ci-dessus, en particulier au regretté archevêque Nguyên Kim Diên dont la fidélité à l’Evangile tout au long de son calvaire a sauvé l’honneur de l’Eglise du Vietnam.13

 
Nguyên-Huu Tân-Duc
 

(Dossier paru dans Tin Nhà, No. 43, mai 2000,

mise à jour : oct. 2001)

______________________________

1 Pour la constitution de ce dossier, nous nous sommes largement inspiré des documents suivants :

Notre tâche à l’égard de l’Eglise catholique (original en vietnamien : Công tác đối với Giáo hội Thiên Chúa), véritable bréviaire destiné aux cadres spécialisés dans les questions religieuses ; rédigé vers la fin de 1978 ou 1979, il sera publié en février 1982 par Echange France-Asie, dossier Nº 72, sous le titre Un document du Parti communiste vietnamien concernant l’Eglise catholique, 31 p. dactylographiées, traduction, présentation, notes et commentaires par IMSA. (Notons que Echange France-Asie prendra par la suite le nom d’Eglises d’Asie, édité par les Missions Etrangères de Paris, 128 rue du Bac, Paris 7).

Les chrétiens et l’Etat au Vietnam, en 1983, Echange France-Asie, dossier Nº 9/83, novembre 1983, 28 pages, par Jean Maïs (IMSA).

1975-1985 : Dix ans de Relations entre l’Eglise et l’Etat au Vietnam, Echange France-Asie, dossier Nº 5/86, mai 1986, 34 pages, par Jean Maïs.

Tin Nhà, Nº 32, mars 1998, en particulier les articles de Dô Manh Tri : Noi môt lân vê Uy ban doan kêt Công giao Viêt Nam (Le point sur le Comité d’Union des Catholiques patriotes), 13 pages, qui cite abondamment les numéros les plus récents des périodiques Công giao và Dân tôc (Le Catholicisme et la Nation), et de Nguyên Ngoc Lan : Uy ban doan kêt Tp HCM : Chuyên phai dên da dên (Le Comité d’Union des Catholiques patriotes de Hochiminh Ville : Ce qui devait arriver est arrivé), 2 pages.

2 Déclaration du premier ministre Pham Van Dông recevant en audience une délégation du Comité nouvellement créé : “Actuellement, aimer sa patrie, c’est aimer le socialisme (…). Ne pas comprendre cette vérité, ne pas la mettre en pratique, c’est démontrer que l’on n’est ni bon Vietnamien, ni bon catholique.” (cité par J. Maïs, Dix ans de Relations…).

3 Ce dossier est établi à l’intention des lecteurs francophones peu familiers des réalités vietnamiennes ; mais même pour les Vietnamiens, en dehors d’un cercle restreint de chrétiens avertis, la plupart des textes et faits mentionnés ici sont peu connus du grand public, vu le manque total de transparence du CUCP.

4 Interview donnée en français à Eglises d’Asie (supplément N° 95, septembre 1990) : (Question) “Combien de prêtres participent au Comité d’union ? – (Réponse) Peut-être une trentaine. Mais pratiquement, seulement cinq ou six. Les autres n’attachent guère d’importance au Comité. Ce sont des prêtres de paroisse. De temps en temps, ils participent à l’une ou l’autre des réunions et c’est tout.”

5 Lettre du 25.12.1997 (voir Tin Nhà No. 32, mars 1998, pp.18-19).

6 Euphémisme ou fausse pudeur, le P. Bích évite d’employer les termes Dang (Parti), Trên (hiérarchie) ou Trung uong (pouvoir central) plus habituellement utilisés par les membres laïques du PCV, tout en faisant explicitement allégeance au véritable seigneur et maître du ‘groupe des quatre’ dont il est l’un des piliers. En janvier 1998, le P. Bích démissionnera de la présidence du CUCP de Hochiminh-Ville.

7 Pour être juste, on doit citer ici la déclaration faite par Mgr Nguyên Minh Nhât, alors président de la Conférence épiscopale du Vietnam, lors de son interview donnée en français à Eglises d’Asie (No. 101, 16.12.1990) sous le titre ‘Foi, Ferveur, Persévérance’ : “Le Comité d’union détient l’unique journal catholique du Sud Vietnam. Cependant l’un comme l’autre doivent être considérés plutôt comme des organes de l’Etat. Les articles du journal sont toujours en faveur de la politique gouvernementale et sont très souvent critiques vis-à-vis de l’Eglise. Ils ne donnent pas une idée juste de l’Eglise du Vietnam (...) (Récemment) deux de ses représentants m’ont apporté une lettre dans laquelle ils se plaignaient d’être soupçonnés à la fois par le gouvernement qui voyait, dans leur mouvement, un moyen détourné de développer l’Eglise catholique, et par la hiérarchie catholique qui les considérait comme un instrument de contrôle du gouvernement. Je leur ai répondu que ces soupçons (du moins en ce qui concerne leur second volet) étaient fondés. Ils ont perdu la confiance des catholiques à cause de leur attitude au moment des canonisations (des 117 martyrs, en 1988)... (voir Tin Nha, No. 2, Hiver 1990-91). Cette déclaration constitue, à notre connaissance, un témoignage – rare et non renouvelé à ce jour – exprimé publiquement et avec fermeté par un haut responsable de la hiérarchie catholique à propos du Comité d’union !

8 Outre le ‘groupe des quatre’ mentionné par le P. Bích, dont deux (Minh et Bích lui-même), sans doute Mgr Bình avait-il en tête deux autres noms pour arriver au chiffre de ‘5 ou 6’ : on pense, en particulier, au P. Trân Tam Tinh, historien, aujourd’hui enseignant à l’université de Laval, Québec, auteur d’un chef d’œuvre d’opportunisme et de partialité intitulé Thâp gia và luoi guom (‘La croix et l’épée’) publié peu après la victoire du Nord, dont Nguyên Ngoc Lan a dit tout le bien qu’il pensait en invitant l’auteur à écrire une suite sous le titre Thâp gia và sung AK (‘La croix et le kalachnikov’) ; et au P. Nguyên Dình Thi, homme de l’ombre, collecteur de fonds de talent pendant la guerre et bailleur de fonds du CUCP ; père fondateur du journal Công giao và Dân tôc à Paris en 1969, il le portera sur les fonts baptismaux à Saïgon après la victoire du Nord, avec une dotation rondelette (100.000 FF en 1975) ; aujourd’hui propriétaire d’une librairie à Paris.

9 Agence d’information TTX VN, 7.7.1976.

10 Ces ambitions, déjà perceptibles au début des années 1980, auxquelles le Vatican n’avait pas cru bon de donner suite, ont resurgi ces derniers temps... Seul du ‘groupe des quatre’ à ne pas être un réfugié du Nord, le Vicaire général, originaire de Cu Chi, a les faveurs des autorités communistes pour une nouvelle candidature. A leurs yeux, leur poulain remplit les critères nécessaires pour être ‘épiscopable’. Reste à tenter une nouvelle manoeuvre de séduction auprès du Vatican et à convaincre la communauté chrétienne. Mais le P. HCMinh souffre d’un sérieux handicap qu’il traîne comme un boulet depuis 25 ans : outre la forte profession de foi citée plus haut, les catholiques de son archidiocèse n’ont pas oublié ce jeune prêtre révolutionnaire qui, dès la chute de Saigon, était à la tête d’un groupe qui fit irruption dans la nonciature pour en expulser, manu militari, le nonce apostolique, Mgr Lemaître…

11 Công giao và Dân tôc, N° spécial du Têt 1998, pp. 18-19.

12 Depuis quelques années, le terme ‘patriote’ a été supprimé de l’appellation officielle. On note que cette suppression a plus ou moins coïncidé avec le départ sans tambour ni trompette du P. HCMinh du Comité.

13 Hommage auquel nous associons volontiers le P. Stéphane Chân Tín, rédemptoriste vivant à Saigon (84 ans), dissident bien connu et vétéran des droits de l’homme et le P. Thaddée Nguyên Van Ly, un ‘jeune’ curé de la région de Huê (54 ans), qui vient d’être condamné, au cours d’un procès inique organisé en catimini le 19 octobre 2001 où l’accusé n’a eu ni avocat ni témoin, à 15 ans de prison ferme pour sa campagne de lutte en faveur de la liberté religieuse : ils représentent l’un et l’autre deux générations de prêtres dont le courage, la vigilance et l’attachement à l’Eglise contribuent à entretenir l’espérance chez les chrétiens.