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Documents Introduction à l’histoire contemporaine du Viêt Nam de la réunification au néocommunisme Philippe Langlet et Quach Thanh Tâm Le quart de siècle postérieur à
la réunification du Vietnam en 1975 apparaît comme une période au
cours de laquelle le Parti communiste vietnamien, qui a fait la preuve
de la redoutable efficacité de sa politique de guerre, s’est montré
comme pris au dépourvu devant la paix retrouvée[1] :
alors que la transition d’une économie de guerre à une économie de
paix nécessite une considérable réflexion critique, il révèle par
contre son incapacité à répondre aux énormes exigences de la
reconstruction d’une nation longtemps déchirée. Or, ayant surmonté
les conditions adverses les plus formidables pour aboutir à sa victoire
finale, le Parti communiste vietnamien n’a jamais douté de
l’infaillibilité de la vision scientifique du modèle marxiste-léniniste
sur lequel il s’est toujours appuyé pour ses modes d’organisation
de l’économie et de contrôle de la société. Mais au cours de la décennie
suivante, la détérioration de la situation politique, économique et
sociale a ouvert une crise telle que la direction du Parti a été obligée
de procéder à une révision déchirante de ses doctrines et
habitudes de gestion. En décembre 1986, lors de son 6e congrès
national, le Parti a dû reconnaître l’échec du modèle adopté
depuis 1954 pour jeter les bases de la rénovation connue sous
l’appellation de đổi mới (changement pour le
nouveau). Une réorientation du système économique allant dans le sens
d’une organisation de l’économie de marché provoque ainsi le
passage de l’économie socialiste planifiée vers une forme d’économie
mixte (réhabilitation des entreprises privées dans l’agriculture
comme dans l’industrie et le commerce, amoindrissement du secteur
public, décentralisation de l’octroi des crédits, encouragement
des investissements directs étrangers). Toutefois, l’acceptation et
le développement des mécanismes de marché continuent à s’inscrire
dans le cadre de la poursuite de la construction du socialisme, pour
permettre de justifier le contrôle du Parti-Etat sur la société,
alors qu’en grande partie son pouvoir de contrôle sur l’économie
se trouve réduit. En effet, les réformes qui
visent à rénover l’économie ne sont pas conçues pour saper les
bases mêmes du socialisme. Elles ne vont que dans le sens de la
mobilisation des diverses forces vives de la société pour que
celles-ci participent à l’effort de rénovation, sans que le monopole
du pouvoir du Parti soit diminué en quoi que ce soit. Ecartant tout
ce qui ressemble à une démocratisation dans le sens libéral du terme,
le Parti prône la stabilité sous le régime du “centralisme démocratique”,
car pour ses dirigeants la stabilité politique est absolument nécessaire
pour la réalisation des objectifs économiques. D’ailleurs, après la
brusque accélération qui a été imprimée au đổi
mới en 1989-1991, le cycle des réformes semble s’épuiser :
le gouvernement se montre plus conservateur, comme redoutant les conséquences
d’une trop grande ouverture, en dépit de l’adhésion du pays depuis
1995 à l’ASEAN (qui s’explique en partie par la volonté d’échapper
à l’influence du grand voisin du Nord, la Chine). Les tentatives pour
freiner la coopération industrielle avec des firmes étrangères se
traduisent par le retrait rapide des investissements directs étrangers :
ainsi, le niveau d’investissement étranger est en 1998 quatre fois
moins élevé qu’en 1992. Or, ce sont les contrôles imposés qui ont permis de
présenter des bilans relativement positifs, plutôt que des principes
économiques appliqués judicieusement. En fait, les réformes
effectuées dans le sens d’une économie de marché ont entraîné des
contradictions entre les réalités quotidiennes et les objectifs idéalistes
initiaux, et aggravé les effets négatifs du processus économique, créant
d’énormes inégalités sociales. Le fossé entre les résultats
auxquels le pays a besoin d’aboutir et ce que le modèle présent
permet de réaliser ne cesse de s’agrandir, tandis que se posent les
questions sur la compétence de la direction et des institutions de l’Etat,
questions de plus en plus agitées au sein même de l’élite
politique. Mais les dirigeants persistent à se dérober à
l’adoption de mesures politiques indispensables pour poursuivre la
politique de rénovation, se préoccupant principalement de maintenir la
stabilité intérieure et l’unité du Parti, alors que l’abandon du
credo marxiste-léniniste induit un vide idéologique de plus en plus
grand, que la corruption fait de certains membres de l’appareil d’État
et du Parti les ennemis internes mêmes du socialisme, et que se développent
les contestations de toutes sortes (extension de l’agitation rurale au
4e trimestre de 1997 dans divers points du pays, revêtant un
caractère particulièrement dramatique dans la province de Thái-Bình ;
protestations bouddhistes ; troubles chez des minorités
ethniques). Tenant plutôt à restreindre le
rythme et l’étendue du processus d’ouverture de l’économie
vietnamienne pour ne pas risquer d’ébranler les fondations de leur
pouvoir, les dirigeants du régime donnent l’impression de vouloir
s’aligner désormais sur le modèle de la Chine. Le Viêt-Nam déclare
en effet partager avec la Chine un intérêt commun pour la réussite de
l’économie socialiste de marché, parce qu’il se compte avec elle
comme les deux seules nations parmi les Etats socialistes subsistants
susceptibles de promouvoir le développement par une politique de rénovation.
Ce rapprochement avec la Chine a été concrétisé par la conclusion
d’un traité sur les frontières terrestres (en décembre 1999) et
d’un traité de délimitation des eaux territoriales dans le Golfe du
Tonkin (à la fin de 2000). Il n’en reste pas moins que le tableau
actuel du Viêt-Nam est très mitigé, même si ses dirigeants pensent
qu’en limitant son intégration à l’économie mondiale, il a réussi
à préserver sa stabilité sociopolitique et à maintenir des taux de
croissance convenables. C’est cette évolution sur un
quart de siècle que se propose d’analyser l’ouvrage présenté ici.
Construit suivant un plan tripartite (1.- “Illusions et déceptions
dans l’optimisme triomphant, 1975-1980”, pp. 13-54 ; 2.-
“Difficile recherche d’une voie socialiste du développement dans
les années 1980”, pp. 57-115 ; 3.- “Les années 1990 :
Essor d’un nouveau dragon ?”, pp. 117-201), et complété par
des données statistiques relevées entre 1985 et 1998 (pp. 213-218), il
se veut être, comme le proclame la quatrième de couverture, « le
premier essai d’histoire contemporaine du Viêt Nam… Conditions et réformes
économiques, problèmes politiques et culturels, relations
internationales y sont exposés à la lumière d’informations récentes ».
Mais la première phrase de la conclusion, assez maladroitement exprimée
du reste : « nous avons cherché à voir si le régime
qui s’est défini en 1980 comme un Etat de dictature prolétarienne…
se référant au marxisme-léninisme a été capable de favoriser
l’essor des dynamismes dans tous les domaines, aussi importants que
l’autorité coordinatrice pour rattraper les retards accumulés en un
quart de siècle de guerre d’indépendance dans la déchirure
nationale et comme front chaud de la guerre froide » (p. 199), éclaire
la démarche en réalité souvent apologétique des auteurs[2].
C’est dire que, malgré l’abondance des données apportées,
l’analyse des faits n’est pas toujours poussée à fond, les séquelles
persistantes de l’ancienne division Nord-Sud et les acquis laissés
par l’ancienne République sud-vietnamienne sont passés sous silence,
et la complexité de certaines situations est tout simplement escamotée[3].
Pour cette raison, nous avons préféré, pour ce compte rendu de
lecture, commencer paradoxalement par énumérer les aspects que nous
estimons fondamentaux mais qui n’ont pas été forcément traités par
l’ouvrage lui-même, plutôt que d’en faire un résumé. En fait, ce qui a peut-être fait défaut
aux auteurs est une documentation pertinente, quoi qu’ils aient pu
dire à la page 225 à propos de leur bibliographie. Certes, des
omissions ont pu être sciemment faites (comme pour Philippe Papin, Viêt-Nam.
Parcours d'une nation, Paris, La Documentation Française, 1999, 179
p., ou pour l’auteur de l’étude sur les mouvements bouddhistes dans
les années 1960 à laquelle certaines phrases ont été empruntées
sans que la source en ait été mentionnée). L’on doit cependant s’étonner
de l’absence d’ouvrages dont la consultation eût été des plus
profitables, comme par exemple : Nguyễn Hưng Quốc,
Văn học Việt Nam dưới chế độ
cộng sản [La littérature vietnamienne sous le régime
communiste], Westminster, Văn Nghệ, 1991, 385 p. ;
William S. Turley & Mark Selden (ed.), Reinventing Vietnamese
socialism. Doi Moi in comparative perspective, Boulder, Westview Press, 1993, xiv-361 p.; ou encore
Anita Chan, Benedict J. Tria Kerkvliet, Jonathan Unger (ed.), Transforming
Asian socialism. China and Vietnam compared,
Canberra, Allen & Unwin, 1999, vi-240 p. Surtout, il est
impardonnable de ne pas connaître cet instrument bibliographique
inestimable constitué par l’Indochina Chronology, publication
trimestrielle consacrée aux événements historiques et contemporains
du Viêt Nam, du Cambodge et du Laos, lancée par Douglas Pike en 1982
à l’Université de Californie à Berkeley avant d’être transférée
en 1997 à la Texas Tech University à Lubbock, et dont le dernier numéro,
après 20 ans d’existence, a paru en juin 2001, au lendemain de la
mort de son concepteur. Enfin, pour les données statistiques, il aurait
fallu comparer les chiffres fournis par les Annuaires statistiques
officiels avec ceux des organismes internationaux tels que le Fonds Monétaire
International, la Banque pour le Développement de l’Asie, la Banque
Mondiale (Quarterly Update in Vietnam), le Vietnam Office du
Programme des Nations Unies pour le Développement (Vietnam
Socio-Economic Statistical Bulletin). Bref, si l’on ne doit pas méconnaître
l’effort de synthèse que représente cette Introduction à
l’histoire contemporaine du Viêt Nam, elle est néanmoins loin de
constituer un instrument de travail entièrement fiable, par
insuffisance de documentation aussi bien que par une sorte de laxisme
dans l’exercice du sens critique. Et c’est bien dommage. Nguyên Thê Anh Ecole
Pratique des Hautes Etudes [1] Pour paraphraser Gabriel Kolko, Vietnam. Anatomy of a Peace. New York, Routledge,
1997, 200 p. [2]
Sans compter certaines phrases mal tournées, mais qui constituent
des lapsus bien révélateurs, croyons-nous, comme à la page 22,
s’agissant de l’ancienne rivale du régime de Hanoi :
« la république du Viêt Nam, capitale provisoire de Saigon ».
Ou des contradictions, lorsqu’on affirme à la page 14 que
« le Parti n’était pas devenu satellite obéissant de qui
que ce fût », pour
parler une quinzaine de pages plus loin de la dépendance envers la
Chine et l’URSS (pp. 28-29). [3]
Comme par exemple pour le traité de commerce signé avec les
Etats-Unis le 13 juillet 2000, qualifié laconiquement d’ « avantageux »
(p. 159), sans savoir que les négociations en ont été entamées
un an auparavant, mais que la conclusion de l’accord américano-vietnamien
a été ajournée en partie pour ne pas gêner les pourparlers faits
au même moment par la Chine pour se joindre à l’Organisation
Mondiale du Commerce. De même, rien n’est dit sur les traités de
frontières terrestres et maritimes avec la Chine mentionnés plus
haut.
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