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 Adieu au traité de ... guerre ? 

 

Bùi Xuân Quang

 

On connaît bien les traités de paix. Signés parfois dans l'euphorie, souvent dans la lassitude, l'urgence, la frustration ou l'inconscience. Toujours dans l'asymétrie vainqueur(s)-vaincu(s). Ils mettent fin à des situations devenues intenables. Mais amorcent des spirales infernales. Et injurient l’avenir. Ils sont rarement porteurs de (bonne) solution, d'apaisement, de paix. Il n'y a jamais eu de paix "heureuse"... A  l'heure où le monde s'irrite sur une guerre annoncée, le trentième anniversaire de la signature des Accords de Paris mettant fin à la guerre américaine au Viêtnam rappelle ces évidences.

La Seconde Guerre mondiale a initié, avec le partage de Yalta, une ère de turbulences durant une moitié de siècle : vision manichéenne et dichotomique imposée à un monde fracassé, partagé en deux blocs irréconciliables. La liste des conflits périphériques ou par procuration, menés par deux grandes Puissances volant au secours d'Etats clients, s'est ainsi allongée avec le désir de populations voulant s'affranchir de la tutelle coloniale ou de l'emprise idéologique contraignante. Le face-à-face réel n'a jamais eu lieu entre les deux Grands et a fait place à un condominium pesant, rythmé par la guerre froide, la détente puis l'entente, la course insensée aux armements, le verrouillage du système onusien et la rivalité exacerbée des deux blocs rivaux. Jusqu'à la disparition d'un des adversaires-partenaires en 1990-91.

L'Amérique, en pleine guerre froide, s'est précipitée dans le bourbier indochinois dès les Accords de Genève de 1954 concluant l'affrontement entre des communistes vietnamiens velléitaires et une Quatrième République française déclinante. Pour remplir un «vide de puissance» en Asie. Pour écarter des rivaux potentiels (URSS, Chine populaire). Pour affirmer son leadership sur le «monde libre» face à «l'empire du Mal». Elle a répété les mêmes erreurs politiques, militaires, stratégiques, diplomatiques, financières et humaines qu'elle dénonçait jusque-là. Et n’a guère fait mieux par la suite. Faute de consacrer et de garantir ces Accords de Genève, l'Amérique a été entraînée à prendre parti dans le drame des pays divisés (Allemagnes, Chines, Corées, Vietnams...), à reproduire en leur sein les fractures de la société internationale. A jouer désormais au gendarme et au pompier sur tous les théâtres de conflit du monde.

Les Accords de Genève clôturant la «guerre d’Indo» française ont, paradoxalement, inauguré la litanie des  «compromis boiteux», des accommodements partiels et successifs, des «accords imparfaits» (Laos 1961, Cambodge 1991, Vietnam 1973) pour les entraîner dans la guerre au lieu de la paix souhaitée. Diplomates professionnels et décideurs politiques, pour se débarrasser provisoirement d’un problème local, se sont mis dans l’engrenage d’une question  internationale interminable, illustrant les trois I condamnés par Pierre Mendès France : inconscience, insouciance et innocence. On réclame désormais clairvoyance, rectitude et vertu : vision de l’avenir. A l’heure de lutter contre «l’axe du Mal».

Cette innocence allait être, très vite, fatale à l’Amérique devant affronter la deuxième Guerre d’Indochine «sans  réfléchir» et la terminer sans gloire en 1975, avec des images terribles véhiculées pendant les affrontements militaires et à la chute de Saigon. Guerre de quinze ans, ayant occupé et préoccupé cinq présidents des Etats-Unis (de Eisenhower à Gerald Ford en passant par Kennedy, Johnson et Nixon) et traumatisé pour longtemps l’Amérique et le monde, avec une multitude de généraux au nom vite oublié sauf celui de leur vainqueur, Giap : «ne jamais monter sur le dos du tigre sans savoir comment en descendre». Guerre totale, guerre clausewitzienne ou à l’asiatique (où la fin politique l’emporte sur les moyens technologiques), guerre des images (living-room war) désormais interdite à l’écran, guerre sociétale (entre idéologies, entre homme inventif  et ordinateur à scénarios). Guerre barbare, cruelle, longue, qui finit par lasser même ses propres acteurs. Seule guerre perdue par les Boys, mais guerre vitrine et terrain d’expérimentation pour les armes les plus sophistiquées.

Guerre pédagogique pour toutes celles à venir, menées par l’Amérique. La principale raison de l’échec américain est à chercher dans ce rapport perverti du «mourir pour …» entre l’Amérique des politiciens et sa jeunesse. L’Amérique a perdu «sa» guerre sur les campus et dans la rue. L’adversaire l’a frappée en son point le plus vulnérable : jeunesse déboussolée par les tourments de la guerre, jeunesse désenchantée par les difficultés de la vie, jeunesse attirée par les paradis artificiels découverts à bon marché en Asie et bientôt rapportés à domicile, opinion publique de plus en plus sceptique. Quand l’Amérique profonde a vu mourir les «meilleurs de ses fils», elle s’est dépêchée de «vietnamiser» la guerre, «jaunir» les cadavres, venir à la table des négociations de Paris en mai 68, dans une France en pleine ébullition sociale et bientôt orpheline du Général, dans un monde préoccupé par la montée des tensions au Proche et Moyen-Orient, par les enjeux énergétiques, par la construction de l’Europe.

La suite était facile à deviner : l’ennemi vietnamien a fait traîner en langueur les pourparlers, imposé sa grammaire et sa temporalité pour atteindre le point de rupture du protagoniste américain. Face aux échéances électorales internes, face à la promesse de «terminer au plus vite la guerre» pour aller à un second mandat, Nixon a bâclé la paix et fait signer un texte où, pour la première et la dernière fois, l’Amérique a le mauvais rôle. Le prix Nobel attribué aux négociateurs Kissinger et Lê Duc Tho était une ironie supplémentaire de l’Histoire. Les contorsions diplomatiques et juridiques, la pesée sur l’allié sud-vietnamien pour arriver à signature du cessez-le-feu du 27 janvier 1973 et tourner la page en Indochine ont dessillé les yeux des Asiatiques sur la crédibilité des Etats-Unis dans cette zone. Pour avoir manqué à la parole donnée en 1975, trente ans après, l’Amérique peine encore à y trouver confiance. En Corée, au Japon, en Indonésie, aux Philippines. L’actualité récente le rappelle cruellement. Depuis le Vietnam, on a l’impression que la super-puissance américaine sait ouvrir les dossiers, mais ne sait comment les refermer. Sauf par la surenchère. Même au prix de guerre «brève», «propre», «zéro mort», «préventive»… Quant à l’Indochine communisée, comment oublier la prédiction d’André Fontaine : «la victoire, puis la nuit!».

Malgré son rang affirmé ou reconquis de puissance mondiale dominante, l’Amérique n'a cessé, depuis le Vietnam, de ressasser les 3 W: What Went Wrong ? Tout a continué à «clocher» de par le monde, même si tout ne peut être mis sur le dos des Etats-Unis ... No More Vietnams! est devenu une incantation, une méthode Coué pour élever les moyens matériels à la hauteur des intentions stratégiques, des intérêts nationaux de l'Amérique, pour rassurer l'opinion intérieure, pour appeler la compréhension ou la compassion des autres. En cas de nécessité. Mais toujours dans un misfit total entre diplomatie déclaratoire et actions préventives, défensives ou offensives ... Totalement incompréhensibles ou indéchiffrables pour les partenaires comme pour les adversaires. L'Amérique a trop souvent joué à contre-emploi. En parlant au monde, l'Amérique ne s'est jamais adressée qu'à elle-même. On pense, non sans frémir, à tout ce qui a précédé le 11 septembre.

 

Concordance des temps, convergence des signes, pédagogie des fables. L'Union soviétique de Brejnev,  à s'aventurer sur les mers chaudes jusqu’aux rivages du Vietnam, a touché le fond de la parabole : l'ours qui se veut baleine est retourné sans gloire sur la banquise. L'aigle américain, à jouer au faucon sur terre, sur mer et dans le ciel, se fait, de temps à autre, prendre au piège rudimentaire de quelque «damné de la terre» et y laisse son magnifique plumage. La leçon est à retenir.

A la Noël 2002, l'acteur Robin Williams, célèbre pour son «Good Morning, Vietnam !!!» a remonté le moral des troupes américaines stationnées en Afghanistan et aux alentours avec un vibrant «Hello, Kabul…».  A qui le tour ? L'Irak ? Le Caucase ? Les poches de pétrole ici et là ? Le Venezuela ? La Colombie ? Ou la … colombe ? De grâce, plus jamais de traité de … guerre !

 

 

 

* Bùi Xuân Quang professeur dede relations internationales et directeur du Groupe de recherche sur l'Asie (Université de Paris X-Nanterre). Auteur de La Troisième Guerre d'Indochine.1975-1999. Sécurité & Géopolitique en Asie du Sud-Est, L’Harmattan 2000. Prochain ouvrage : Quelle "puissance" en Asie au XXIe siècle ?

 

(27 janvier 2003)