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L'affront au peuple vietnamien
Par Michel TAURIAC (*)
Et si l'on reparlait un peu du Vietnam à l'heure où il est de bon ton
de n'en plus parler ? Ou d'en parler pour ne rien en dire. N'en dire que ce que Hanoï dit qu'il faut dire. Ou que ce que disent les agences
de voyages à leurs clients avides de paradis sur terre (les Français sont les premiers touristes occidentaux dans ce pays). Si l'on disait
que, contrairement à ce que l'on croit, la guerre du Vietnam n'est pas terminée ? Elle continue à faire rage depuis bientôt vingt-sept ans, et
cela dans l'indifférence générale...
Je peux parler de la guerre que les communistes vietnamiens n'ont jamais cessé de faire au peuple vietnamien en dépit de la fin
officielle de la guerre du Vietnam, en avril 1975, et notamment de la guerre contre la liberté d'expression et de croyance. Des actes de
terrorisme que le marxisme-léninisme, cette religion aussi sectaire et cruelle que l'islamisme, lance sans discontinuer contre toutes les
religions du Vietnam. En voici un dernier exemple, passé sous silence par nos médias apparemment plus intéressés par le tourisme sexuel en
Thaïlande que par les violations des droits de l'homme au Vietnam. Je le destine aux touristes béats, qui, bluffés par les salamalecs de
leurs hôtes et éblouis par la beauté du pays, ne voient rien et n'entendent rien, et à nos beaux esprits de gauche qui, après s'être
tant trompés et nous avoir tant trompés, sont devenus amnésiques et aphones. Voici les derniers exploits des talibans vietnamiens.
Petit curé de campagne de la région de Huê, le père Ly décide, en novembre 2000, de partir en lutte pour la liberté
religieuse au Vietnam à la suite de la confiscation de terrains paroissiaux par l'État. Il a
déjà subi 11 ans de prison, mais il n'a peur de rien. Une déclaration signée de sa main, du père Chân Tin, autre figure de la dissidence,
d'un responsable de l'Église bouddhique et d'une personnalité du bouddhisme hoà hao s'envole sur Internet. Elle demande, entre autres,
la fin des répressions et des tentatives de destruction des églises, la restitution des institutions et propriétés saisies en 1975, la
libération sans condition des prêtres, séminaristes et bonzes emprisonnés.
Dans deux autres messages informatiques adressés, en février et en mai, à la commission des libertés religieuses internationales du Congrès
américain et à celle des droits de l'homme, le courageux prêtre dénonce tous les crimes du régime, et adjure les États-Unis de ne signer aucun
accord commercial avec un État qui ne respecte pas les droits
fondamentaux des populations.
Étonnant : le calicot que le prêtre a accroché au clocher de son église, demandant « La liberté religieuse ou la mort », aura flotté
pendant un mois sans que personne ait osé y toucher. Étonnant : le régime toujours prêt à sévir férocement à la moindre tentative
d'opposition a laissé ce modeste prêtre lui tenir tête sans lever le petit doigt, lui permettant de donner une vaste ampleur à sa campagne
de mobilisation contre la répression. Étonnant : pour toute réaction, Hanoï aura attendu
quatre mois, soit le 17 février, pour l'assigner à résidence... dans la paroisse où son archevêque vient juste de le
nommer, et lui interdire de dire la messe.
Peines bénignes quand on sait de quel arsenal de terreur les Vietnamiens sont menacés en permanence. Ce n'est que huit mois après,
le 19 octobre, que tout bascule brusquement. Que l'on apprend que de lourdes condamnations ont été infligées au père Ly, à la suite d'un
procès sans témoins où il n'a pu être défendu ou se défendre lui-même :
quinze ans de prison ferme suivis de cinq ans de résidence surveillée pour avoir « saboté l'union nationale ».
Comment expliquer qu'un pouvoir aussi implacable ait mis si longtemps à se fâcher tout rouge ? La raison est simple : Hanoï attendait avec
impatience depuis quinze mois la ratification par le Sénat américain de l'accord historique normalisant ses relations commerciales avec son
ancien ennemi, accord déjà conclu par le gouvernement de Bill Clinton en juillet 2000. Avec une impatience d'autant plus fébrile que des
parlementaires américains s'étaient opposés à cet accord au regard même
des violations des libertés religieuses, réussissant à faire voter à la Chambre basse un projet de loi liant l'avenir de l'aide américaine au
respect de droits de l'homme au Vietnam.
L'attaque terroriste contre le World Trade Center risquait encore de retarder l'échéance. Mais le 3 octobre soupir de Hanoï , le marché
américain s'ouvrait enfin au Vietnam grâce à un vote positif des sénateurs. Sans plus de crainte de se faire
recaler à Washington, les apparatchiks pouvaient alors abattre leur gant de fer au grand jour. Le
malheureux prêtre est âgé de 54 ans. Il aura 74 ans quand il recouvrera la liberté. S'il est encore en vie... Cet accord, a déclaré M. Bush, «permettra de créer un Vietnam plus prospère et engagé, et d'y espérer
une amélioration des droits de l'homme ».
On a dû bien ricaner à Hanoï devant tant de naïveté. Comme on y a sûrement ricané, en septembre dernier, lorsque l'hebdomadaire
vietnamien Công giao và Dân Tôc (« Catholicisme et nation »), basé à Hô
Chi Minh-Ville, s'est vu décerner à Fribourg, devant 750 concurrents internationaux, la prestigieuse médaille d'or 2001 de l'Union
catholique internationale de la presse (UCIP), une émanation du Vatican, avec cette mention du jury : « A fait son possible pour faire
respecter la liberté d'opinion dans son pays. » Seule publication «religieuse » autorisée au Vietnam, ce journal, qui n'a de catholique
que le nom, est l'organe du Comité d'union des catholiques patriotes, instrument du PC pour saper le catholicisme, le détruire...
Hanoï a dû aussi ricaner tout son soûl quand, pour reconstituer l'identité de la diaspora vietnamienne (issue des boat
people, dont 40 à 70 % ont disparu en mer), grâce à une aide de 250 000 dollars de la
Fondation Rockefeller, l'université du Massachusetts a eu l'idée, l'année dernière, de demander à leurs anciens persécuteurs de lui
envoyer quelques chercheurs de... Hanoï. Comme on a certainement ricané plus encore chez les apparatchiks en 1992 je le sais par l'intéressé
lui-même , le jour où le docteur Nguyên Khac Viên a reçu de l'Académie
française le Grand Prix de la francophonie (400 000 francs). Lui qui, directeur des éditions en langue étrangère de Hanoï, a passé sa vie à
colporter la propagande communiste dans le monde, à falsifier l'histoire de son pays et à couvrir la France de vomissures !
De tout temps, apeurés à l'idée de passer pour des anticommunistes primaires ou, pire, des fascistes, les Occidentaux se sont toujours
laissés prendre aux discours captieux du régime de Hanoï, jusqu'à refuser de croire à son caractère stalinien. Démissionnant devant la
vérité et le devoir d'exigence, nos maîtres à penser n'ont jamais voulu voir de crimes que chez les adversaires « impérialistes ». Comment
auraient-ils pu admettre hier que Hô Chi Minh qualifié de « grand homme » et « d'illustre libérateur de son peuple » par l'Unesco et plus tard
ses émules ont été responsables au Vietnam d'un génocide plus meurtrier que celui que les Khmers rouges ont perpétré au Cambodge : plus de 2
millions de morts. Comment imagineraient-ils qu'aujourd'hui, au Vietnam, où, pense-t-on, le bonheur règne sans partage depuis que les
Vietnamiens ont « conquis leur indépendance », un prêtre pourrait accrocher un calicot à son clocher avec ces mots : « La liberté
religieuse ou la mort. »
(*) Michel TAURIAC, Écrivain, journaliste, auteur de Viêt Nam,
le dossier noir du communisme, de 1945 à nos jours, Editions Plon.
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